Son héros s’appelle Jean Némart-Dutaf. Oui, vous avez bien lu. Némart-Dutaf. Rien qu’avec ce patronyme, on comprend que la littérature française vient de perdre un peu de sa solennité et que c’est une excellente nouvelle. Jean a 37 ans, un bel appartement parisien, un salaire indécent et une existence parfaitement réussie, à condition de ne jamais lui demander s’il est heureux. Il travaille dans un fonds d’investissement délicieusement baptisé Madoff & Friends, sous les ordres d’un certain Clément Foiré. On a connu des personnages plus subtilement nommés chez Proust, mais rarement des aussi réjouissants.
Jean est l’un de ces cadres supérieurs qui ont réussi leur ascension sociale pour découvrir, au dernier étage, que l’ascenseur mène directement en enfer. Il conseille des milliardaires qui ne savent plus quoi faire de leur argent, obéit à un patron dont l’humanité pourrait tenir dans une clé USB et se réveille chaque matin avec l’enthousiasme d’un condamné à perpétuité devant son tableau Excel. Bref, un homme moderne, compétitif, performant, et déjà intérieurement décédé.
Et puis arrive un virus. Le monde ferme, les bureaux se vident, les managers découvrent Zoom et les salariés réalisent qu’ils peuvent être humiliés à distance. Le capitalisme a inventé le télétravail, mais il n’avait pas prévu que certains en profiteraient pour commencer à réfléchir.
Thierry Zouaz s’en donne alors à cœur joie. Sa peinture du monde professionnel est un festival de petites lâchetés, de grandes impostures, de jargon managérial et de chefs qui confondent leadership et possession d’une machine à café personnelle. Le livre cogne avec une gourmandise communicative. Les réunions deviennent des cérémonies absurdes, les valeurs d’entreprise des plaisanteries involontaires, les gourous de l’abondance des commerçants de la crédulité. Personne n’est épargné, surtout pas les marchands de bonheur qui vous promettent de devenir millionnaire en respirant correctement.
Mais ce serait une erreur de réduire *KORONÈS* à une succession de vannes bien senties. Car derrière cette joyeuse entreprise de démolition se cache un vrai roman, avec une âme, une mémoire et quelque chose de beaucoup plus rare que le cynisme : de la tendresse.
La plus belle figure du livre n’est d’ailleurs ni Jean, ni son patron, ni les illuminés de la prospérité cosmique. C’est Habiba, sa mère. Une femme qui a travaillé toute sa vie, parfois trois emplois à la fois, et qui ne s’assoit jamais. Une femme dont les sacrifices racontent mieux la violence sociale que cinquante rapports sur les inégalités. Lorsqu’un petit garçon voit sa mère humiliée à la caisse d’un supermarché parce que sa carte bancaire est refusée, quelque chose se brise. Et lorsque ce même enfant se promet qu’un jour elle pourra simplement s’asseoir et regarder la mer, le roman trouve son véritable cœur.
C’est là que Zouaz est le plus fort : quand il range momentanément sa mitraillette à jeux de mots pour laisser parler l’émotion. Il sait qu’un rire peut être une défense, qu’une blague peut masquer une blessure et qu’une existence entière peut se construire autour d’une promesse d’enfant. Son personnage accumule les trombones comme d’autres accumulent les névroses. Onze mille quatre cent douze petits objets métalliques deviennent peu à peu l’un des symboles les plus inattendus et les plus réussis du roman. Il fallait oser transformer une fourniture de bureau en métaphore de l’émancipation. Kafka avait inventé le fonctionnaire changé en insecte. Zouaz imagine un homme qui finit par comprendre qu’il n’est pas obligé de rester une fourniture de bureau.
La suite emprunte des chemins plus surprenants. Thérapie, révélations intérieures, intuitions troublantes, expériences spirituelles, arnaques au bonheur et traversée du désert : Jean entreprend une sorte de grand nettoyage existentiel. On pourrait craindre de tomber dans le rayon ésotérique d’une librairie de province, entre les pierres énergétiques et les agendas lunaires. Mais Zouaz a suffisamment d’autodérision pour éviter, le plus souvent, le piège de la prédication.
Évidemment, le lecteur rationaliste pourra lever un sourcil devant certaines expériences intuitives, et l’auteur appuie parfois tellement sur l’accélérateur comique qu’on aimerait lui demander une pause syndicale. Mais cette exubérance est aussi sa signature. *KORONÈS* n’a aucune envie d’être un roman sage, minimaliste, délicatement dépressif, de ceux où un homme regarde une fenêtre pendant quatre-vingts pages avant de comprendre qu’il pleut. Ici, ça parle, ça déborde, ça plaisante, ça souffre, ça s’écroule et ça repart. C’est une littérature qui préfère courir le risque d’en faire trop plutôt que celui de ne rien dire.
Et ce qui rend l’ensemble particulièrement attachant, c’est que Zouaz ne regarde jamais ses personnages de haut. Même ses perdants, ses rêveurs maladroits et ses cabossés ont droit à une seconde chance. Derrière la farce, il y a une conviction simple : les êtres humains valent davantage que leur salaire, leur fonction, leur statut et les petites prisons confortables qu’ils se fabriquent eux-mêmes.
Dans sa note finale, l’auteur explique d’ailleurs avoir puisé dans son propre parcours, son expérience du salariat, sa rupture avec une existence devenue étouffante et sa reconversion. Il n’essaie donc pas seulement de raconter une évasion. Il écrit depuis l’autre côté du mur. Et cela se sent.
"KORONÈS" est un drôle d’objet littéraire. Un roman social déguisé en comédie, une satire du capitalisme contaminée par une quête existentielle, un petit manifeste libertaire qui aurait avalé un dictionnaire de calembours et quelques expressos de trop. Mais surtout, c’est un livre qui pose une question embarrassante : combien de temps sommes-nous prêts à consacrer à une vie qui ne nous ressemble pas ?
On referme ce roman avec le sourire, parfois les yeux humides, et une légère méfiance envers les gens qui commencent leurs phrases par « dans notre entreprise, nous sommes une grande famille ».
Thierry Zouaz ne nous promet pas de devenir riches, célèbres, magnifiques ou immortels. Il suggère quelque chose d’infiniment plus subversif : devenir enfin nous-mêmes.
Et quand on y réfléchit, c’est probablement la pire nouvelle qu’on puisse annoncer à un mauvais patron.
Un roman plein de culot, d’humanité et de liberté. À offrir à ceux qui n’en peuvent plus de leur travail, à ceux qui ont oublié leurs rêves et, surtout, à leur supérieur hiérarchique. Avec un paquet de trombones en guise de marque-page.





