Nous avons longtemps présenté Internet comme une formidable fenêtre ouverte sur le monde. Une révolution de la connaissance, de la communication et de la liberté. Il l’est incontestablement. Mais cette fenêtre est aussi devenue une vitrine commerciale où l’attention humaine se vend, s’achète et se négocie. Et lorsqu’il s’agit de celle des enfants, la question prend une dimension autrement plus inquiétante.
Dans son ouvrage, Sarah El Haïry dénonce cette économie de l’attention qui transforme les émotions, les fragilités et parfois la solitude des mineurs en opportunités commerciales. Derrière les vidéos qui défilent à l’infini, les notifications savamment orchestrées et les algorithmes capables d’anticiper nos envies, se dessine une industrie dont l’objectif premier n’est pas nécessairement le bien-être de ses utilisateurs, mais leur fidélisation. À n’importe quel prix ?
L’originalité de sa démarche consiste à élargir la notion même de prédation. Bien sûr, la pédocriminalité, les manipulations sexuelles et les violences facilitées par les outils numériques demeurent des menaces majeures. Mais l’autrice pointe également la responsabilité des entreprises qui conçoivent des environnements susceptibles d’encourager la dépendance et d’exploiter les vulnérabilités des plus jeunes. Il ne s’agit évidemment pas de confondre criminalité sexuelle et stratégies commerciales, mais d’interroger les responsabilités propres à chacune.
L’intelligence artificielle ouvre désormais un nouveau chapitre. Les agents conversationnels capables d’entretenir des échanges personnalisés, de simuler l’empathie et parfois de devenir des confidents soulèvent des interrogations inédites. Que se passe-t-il lorsqu’un adolescent en difficulté émotionnelle développe un attachement profond à une intelligence artificielle qui ne ressent rien, mais sait parfaitement reproduire les codes de l’affection ? Et qui doit répondre des conséquences lorsque la frontière entre assistance technologique et dépendance affective devient floue ?
Sarah El Haïry ne se contente pas d’agiter le spectre d’une enfance numérique en danger. Elle avance plusieurs pistes concrètes : interdire les mécanismes addictifs destinés aux mineurs, imposer une vérification de l’âge respectueuse de la vie privée, encadrer les intelligences artificielles conversationnelles et responsabiliser davantage les dirigeants des plateformes. Elle défend notamment le principe du « Safe Child by Design », selon lequel la protection des enfants doit être intégrée à la conception même des services numériques, plutôt que d’être ajoutée après les premiers scandales.
Autre proposition ambitieuse : la création d’un « Child Impact Score », un indicateur destiné à mesurer les effets des entreprises sur les enfants. L’idée mérite attention, même si sa mise en œuvre soulève des questions importantes. Comment évaluer objectivement les conséquences psychologiques et sociales d’une plateforme ? Comment distinguer les usages bénéfiques des pratiques dangereuses ? Et surtout, comment éviter que ces nouveaux dispositifs ne deviennent de simples instruments de communication pour les entreprises qu’ils sont censés surveiller ?
Car il serait trop facile de transformer les géants du numérique en boucs émissaires universels. Les responsabilités sont aussi familiales, éducatives et politiques. L’interdiction ne constitue pas à elle seule une politique de protection. Il faut également apprendre aux enfants à comprendre les outils, à reconnaître les manipulations, à développer leur esprit critique et à distinguer le monde réel de ses représentations numériques. La protection ne doit jamais devenir le prétexte d’une surveillance généralisée ni d’une confiscation de leur liberté de découvrir.
C’est précisément là que le débat devient passionnant. Nous vivons une époque paradoxale où les adultes inventent des technologies qu’ils maîtrisent parfois moins bien que leurs enfants, avant de s’inquiéter des usages qu’ils ont eux-mêmes contribué à installer. Les plateformes promettent le divertissement, les intelligences artificielles promettent l’accompagnement, les réseaux sociaux promettent le lien. Mais aucune de ces promesses ne devrait dispenser leurs concepteurs d’une obligation élémentaire : ne pas tirer profit de la vulnérabilité des mineurs.
Avec "Les Prédateurs", Sarah El Haïry remet ainsi sur la table une interrogation politique et morale majeure : quelle société voulons-nous construire lorsque l’enfance devient elle-même une ressource économique ? Son livre a le mérite de déplacer le débat, trop souvent réduit au nombre d’heures passées devant les écrans, vers la responsabilité de ceux qui fabriquent les environnements numériques.
Il ne s’agit pas de déclarer la guerre à la technologie. L’intelligence artificielle et les réseaux sociaux peuvent aussi constituer d’extraordinaires outils d’émancipation, de création et d’apprentissage. Mais une révolution technologique ne mérite véritablement le nom de progrès que si elle protège ceux qui sont les moins armés pour en mesurer les dangers.
Au fond, la vraie question n’est peut-être plus de savoir combien de temps nos enfants passent devant leurs écrans, mais combien d’argent certains gagnent à faire en sorte qu’ils n’en détournent jamais les yeux.
Sarah El Haïry, Les Prédateurs — Réseaux sociaux, IA, pédocriminalité : comment ils captent et monétisent l’attention de nos enfants, éditions Albin Michel, paru le 28 octobre 2026, 224 pages, 19,90 €.





