Culture

Dina Vierny, la femme libre qui transforma sa vie en œuvre d’art : une exposition exceptionnelle au Musée Maillol

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Elle fut muse à quinze ans, résistante pendant la guerre, galeriste visionnaire, collectionneuse insatiable et défenseuse des artistes persécutés. À partir du 13 janvier 2027, le Musée Maillol, à Paris, consacrera une grande exposition à Dina Vierny, cette femme hors du commun qui traversa le XXe siècle avec une liberté presque insolente.

Il est des destins qui semblent inventés par des romanciers tant ils échappent aux conventions. Celui de Dina Vierny appartient à cette catégorie rare. Une femme qui aurait pu se contenter d’être une beauté immortalisée dans le bronze d’un grand sculpteur, mais qui décida de devenir bien davantage : une actrice majeure de l’histoire de l’art, une résistante, une passeuse de liberté et une personnalité aussi fascinante qu’inclassable.

Tout commence en 1934. Dina Vierny n’a que quinze ans lorsqu’elle rencontre Aristide Maillol. Le sculpteur, déjà célèbre, trouve en elle son dernier grand modèle. Son corps, ses courbes, sa jeunesse inspirent certaines de ses œuvres les plus emblématiques. Mais contrairement à tant de muses que l’histoire a réduites à leur beauté, Dina ne restera pas prisonnière du regard de l’artiste. Elle renversera même les rôles : après avoir inspiré Maillol, elle consacrera une grande partie de sa vie à préserver, défendre et faire rayonner son œuvre, jusqu’à fonder deux musées à sa mémoire.

Il y a dans ce renversement quelque chose de profondément moderne. La muse cesse d’être un objet de contemplation pour devenir un sujet de l’histoire.

Mais réduire Dina Vierny à Maillol serait encore lui faire injustice. Cette femme traversa son siècle avec une audace politique et intellectuelle remarquable. Proche de la jeunesse du Front populaire, elle s’engage dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et connaît l’emprisonnement. Plus tard, alors que le rideau de fer sépare l’Europe, elle se rend en Union soviétique et contribue à faire sortir clandestinement des œuvres d’artistes non conformistes, notamment Ilya Kabakov et Erik Boulatov.

Chez elle, défendre l’art et défendre la liberté relèvent manifestement d’un même engagement.

Après la guerre, Dina Vierny devient galeriste. Et quelle galeriste ! Henri Matisse, Marcel Duchamp, Pierre Bonnard, Serge Poliakoff, les peintres naïfs : son regard ignore les frontières esthétiques et les hiérarchies convenues. Elle aime ce qui la surprend, ce qui la bouleverse, ce qui affirme une singularité. Elle ne cherche pas seulement des œuvres à vendre, mais des artistes à révéler.

L’une des anecdotes les plus savoureuses de son existence raconte qu’un soir, après une journée dans sa galerie, elle remplace une chanteuse dans un cabaret parisien. À la guitare, un certain Serge Poliakoff, venu lui présenter sa peinture. Elle découvre son travail, s’enthousiasme, l’expose et contribue à son premier grand succès. Toute Dina Vierny semble résumée dans cette scène : la peinture, la musique, l’imprévu, la rencontre et cette capacité extraordinaire à reconnaître le talent là où personne ne l’attend.

Elle fut également chanteuse de chants du Goulag, libraire, amatrice de poupées et d’automates, collectionneuse compulsive au meilleur sens du terme. Plus de quatre-vingts collections constituées au fil de son existence ! Jusqu’aux attelages anciens qu’elle louait aux productions cinématographiques. Une vie de curiosité permanente, sans cloisonnement entre les arts, les objets et les passions.

C’est cette personnalité foisonnante que le Musée Maillol entend faire revivre à travers une exposition déployée exceptionnellement sur ses trois niveaux. Peintures, sculptures, dessins, photographies, documents d’archives inédits et œuvres de Maillol, Matisse, Bonnard, Duchamp, Poliakoff ou encore Séraphine permettront de découvrir une femme qui fut à la fois témoin et actrice des grandes aventures artistiques et politiques du XXe siècle.

Le commissariat est confié à Thierry Dufrêne, professeur d’histoire de l’art à l’université Paris Nanterre, qui fut notamment commissaire de l’exposition consacrée au surréalisme au Centre Pompidou en 2024.

Cette exposition marque également une renaissance pour le Musée Maillol lui-même. Après quinze années de programmation déléguée, Pierre et Alexandre Lorquin, petits-fils de Dina Vierny, reprennent sa direction artistique. Nouvelle identité graphique, espaces repensés, ouverture d’une cour pavée de 300 mètres carrés jusqu’alors inaccessible : l’ambition est de redonner à ce lieu de Saint-Germain-des-Prés toute sa vitalité et d’y faire dialoguer l’art moderne avec la création contemporaine. Une grande rétrospective consacrée à Séraphine de Senlis est d’ores et déjà annoncée pour la suite de la programmation, en partenariat avec le Centre Pompidou-Metz.

Au fond, ce qui rend Dina Vierny si passionnante, c’est qu’elle incarne une idée presque disparue de la vie artistique : celle où l’on ne sépare pas la création de l’existence, où l’on peut aimer simultanément le beau, le subversif, le populaire et le savant, où l’art n’est pas seulement un marché ou une institution, mais une manière d’être au monde.

Elle fut le modèle d’un homme célèbre avant de devenir une femme qui n’avait plus besoin de personne pour exister dans l’histoire.

Et si cette exposition nous rappelle une chose, c’est peut-être celle-ci : les muses ont parfois des vies infiniment plus extraordinaires que les statues qu’elles ont inspirées.

Dina Vierny, l’art et la liberté, à partir du 13 janvier 2027, Musée Maillol – Fondation Dina Vierny, 59 rue de Grenelle, Paris 7e. Ouverture annoncée tous les jours pendant l’exposition, de 10 h 30 à 18 h 30. Tarif plein : 18 euros.

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