Tout commence par une histoire. Celle de Léonie et de son grand-père Abel, née de la collaboration entre l’auteure Isabelle Collioud, ancienne professeure des écoles devenue écrivaine jeunesse, l’illustratrice Laura Giraud et Kit et Colle. Leur récit possède une particularité : il ne s’achève pas à la dernière page. Le bateau qui existe dans les mots et les illustrations va progressivement prendre forme sous les doigts des enfants. La fiction devient un objet. L’imaginaire rencontre la matière.
L’idée paraît simple. Elle est pourtant porteuse d’une véritable réflexion sur la transmission. À l’école maternelle, les histoires constituent l’un des premiers instruments de découverte du monde. Elles développent le langage, nourrissent la mémoire, éveillent la curiosité. Mais elles demeurent souvent des expériences immatérielles. En proposant aux élèves de construire le chalutier dont ils viennent de découvrir l’histoire, Kit et Colle introduit une continuité entre le récit et l’action. L’enfant n’est plus seulement celui qui écoute : il devient celui qui réalise.
Concrètement, chaque élève dispose de pièces en carton prédécoupées qui se détachent à la main, sans nécessiter de ciseaux ni de cutter. Le montage s’organise autour de trois séances d’environ quarante minutes. On observe, on repère les éléments, on assemble, on colle. Puis vient le moment de la décoration, à la peinture, avec des gommettes ou d’autres matériaux. Le petit bateau peut ensuite quitter la classe et rejoindre la maison, comme un souvenir matériel de l’apprentissage.
Derrière cette activité presque ludique, plusieurs compétences sont sollicitées : la motricité fine, la coordination des gestes, la compréhension des consignes, le repérage dans l’espace, la patience et l’autonomie. Construire suppose également d’accepter l’erreur, de recommencer et de comprendre qu’un résultat se conquiert progressivement. Le temps de la fabrication possède ici une vertu particulière : il oblige à ralentir.
Mais l’intérêt du dispositif tient aussi à sa capacité potentielle à déplacer les critères habituels de réussite scolaire. Certains enfants particulièrement à l’aise avec les mots peuvent rencontrer des difficultés face à un assemblage. D’autres, moins assurés dans l’expression orale, peuvent révéler une habileté inattendue. L’intelligence n’emprunte pas toujours les mêmes chemins. En diversifiant les formes d’activité, l’école peut permettre à chacun de découvrir des capacités que les exercices traditionnels ne rendent pas nécessairement visibles.
Le projet s’inscrit dans une histoire commencée il y a vingt-trois ans. À son origine, François Becquelin, alors instituteur, décide après une visite au Bourget de proposer à ses élèves la construction d’une maquette de biplan. L’expérience rencontre un accueil favorable et devient le point de départ d’une démarche pédagogique fondée sur la fabrication individuelle. Au fil des années, Kit et Colle développe une quarantaine de modèles couvrant différentes disciplines, de l’histoire aux sciences, en passant par la géographie et les technologies.
Selon les données communiquées par la structure, plus de 2 800 écoles ont utilisé ses produits. En 2022, environ 220 000 enfants auraient réalisé une maquette à partir de 8 800 kits diffusés. Des chiffres qui témoignent de l’implantation revendiquée du concept, sans constituer à eux seuls une mesure de son efficacité pédagogique.
Avec Le Petit Chalutier, la démarche se tourne plus directement vers les enfants de maternelle, en ajoutant cette fois une véritable dimension littéraire. Le kit, conçu pour un groupe de vingt-cinq élèves, comprend également une planche destinée à l’enseignant, de la colle, un plan de montage et des fiches pédagogiques permettant de prolonger les activités. Les éléments sont fabriqués en France à partir de carton recyclé.
Cette proposition trouve aussi sa place dans un débat plus vaste sur les pratiques éducatives et la place du numérique. Il serait absurde d’opposer systématiquement les écrans aux activités manuelles : les uns comme les autres peuvent avoir leur utilité. Mais la manipulation d’objets réels possède des qualités propres. Elle confronte l’enfant à la résistance des matériaux, à la précision des gestes, à la compréhension physique des formes et des volumes. Une image de bateau peut être regardée instantanément. Un bateau en carton demande à être construit.
Il faudra naturellement distinguer les bénéfices pédagogiques attendus de ceux qui auraient été mesurés par une évaluation indépendante. Reste que le principe défendu par Kit et Colle mérite l’attention : donner au savoir une forme concrète et offrir à l’enfant la possibilité de prolonger l’histoire par une réalisation personnelle.
Car ce petit chalutier en carton raconte finalement quelque chose de plus vaste qu’une promenade imaginaire en mer. Il nous rappelle que l’enfance est aussi cet âge où l’on comprend le monde en essayant de le fabriquer. Et qu’avant de vouloir conduire les enfants vers des horizons toujours plus lointains, il serait peut-être utile de leur laisser le temps de construire eux-mêmes leur premier bateau.
Informations : www.kitetcolle.com





