Il a cette assurance des gens qui semblent persuadés d’avoir raison avant même d’avoir posé une question. Jordan Florentin n’est pas encore une immense vedette du paysage audiovisuel français, mais il en possède déjà quelques-uns des réflexes les plus discutables : le goût de l’affrontement, la certitude idéologique et une remarquable capacité à se présenter comme victime dès que la situation tourne à son désavantage. Mais qui est donc cet homme que l’on retrouve régulièrement sur CNews, et dont les reportages ressemblent parfois davantage à des opérations de confrontation qu’à des enquêtes journalistiques ?
Jordan Florentin, également connu sous son nom de naissance Jordan Da Rocha, n’est pas arrivé dans les médias par hasard. Originaire du Creusot, passé par l’engagement politique à droite, il a notamment travaillé auprès du maire LR du XVIIe arrondissement de Paris, Geoffroy Boulard, avant de rejoindre en 2021 Livre noir, devenu Frontières. Il est aujourd’hui directeur de publication de ce média identitaire, tout en intervenant sur CNews, notamment dans l’émission *100 % Frontières*. Un parcours cohérent, finalement, entre engagement politique et expression médiatique, même si les deux activités ne devraient pas être confondues.
Sa spécialité ? Le terrain, les manifestations, les quartiers populaires, les militants de gauche et, plus généralement, tous les endroits où il sait que sa présence risque de déclencher une réaction. Caméra allumée, micro tendu, questions insistantes, tensions prévisibles. La séquence devient virale, le journaliste raconte qu’il a été empêché de travailler et le public de son camp s’indigne. Une mécanique redoutablement efficace dans l’économie contemporaine du buzz.
Le 5 novembre 2026, lors d’une mobilisation parisienne, cette manière de travailler a donné lieu à une scène particulièrement révélatrice. Alors que Jordan Florentin évoluait parmi de jeunes manifestants, un CRS lui a demandé d’arrêter ses provocations. Le journaliste a contesté ce reproche, assurant simplement faire son travail. Un peu plus tard, d’autres policiers ont cherché à l’éloigner du groupe pour éviter que la situation ne dégénère. L’épisode, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, a notamment été rapporté par Le HuffPost et Ouest-France.
Le plus étonnant est bien là : ce ne sont pas seulement des manifestants hostiles à CNews qui lui ont reproché son comportement, mais des policiers chargés de maintenir l’ordre. Cela ne signifie évidemment pas que Florentin aurait commis une infraction ni qu’il faudrait lui interdire de couvrir les manifestations. Mais quand ceux qui assurent la sécurité d’un rassemblement estiment qu’un reporter contribue à alimenter les tensions, la question mérite d’être posée : vient-il observer un événement ou participer, à sa manière, à sa mise en scène ?
Le doute ne concerne d’ailleurs pas uniquement ses interventions de rue. En novembre 2025, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation a rendu un avis sévère sur un reportage de Frontières consacré à Élise Lucet, présenté par Jordan Florentin. Le Conseil a retenu des manquements à l’exactitude des informations, l’absence d’offre de réplique aux personnes mises en cause et une intention de nuire caractérisée dans ce reportage. Ce n’est pas une condamnation judiciaire, mais c’est un jugement déontologique suffisamment sérieux pour interroger ceux qui prétendent donner des leçons de journalisme aux autres.
Autre particularité : selon une enquête publiée par *Les Jours* en novembre 2025, Jordan Florentin ne disposait plus alors de carte de presse professionnelle, son renouvellement ayant été refusé. Précisons immédiatement que cette carte n’est pas obligatoire pour exercer le métier de journaliste. Le sujet n’est donc pas de lui contester un titre pour des raisons administratives, mais de s’interroger sur les méthodes et sur le sens que l’on donne désormais au mot information.
Car, soyons justes, Jordan Florentin a parfaitement le droit d’avoir des convictions conservatrices, de travailler pour Frontières, de défendre ses idées et de critiquer la gauche. Il a aussi le droit de se rendre dans une manifestation hostile à sa ligne éditoriale. Et s’il est menacé, bousculé ou agressé, cela doit être dénoncé sans aucune ambiguïté. La liberté de la presse vaut également pour les journalistes dont nous combattons les opinions.
Mais cette liberté n’est pas un permis de provoquer sans jamais rendre compte de ses propres méthodes. Elle ne dispense ni de vérifier les faits, ni de respecter ses interlocuteurs, ni de distinguer le reportage du militantisme.
Ce qui dérange chez Jordan Florentin, ce n’est finalement pas tant ce qu’il pense que sa façon de pratiquer un journalisme qui semble parfois avoir davantage besoin d’ennemis que d’informations. La contradiction n’est plus recherchée pour comprendre, mais pour produire une séquence. Le désaccord devient spectacle. La tension devient matière première. Et la caméra, censée documenter le réel, risque de devenir l’instrument qui le transforme.
CNews a évidemment le droit d’exister, Frontières aussi. Nous serions même les premiers à défendre leur liberté de publication contre toute tentation d’interdiction politique. Mais cette liberté implique aussi celle de les critiquer franchement.
Jordan Florentin incarne peut-être une nouvelle génération de professionnels de l’affrontement médiatique, à qui les réseaux sociaux offrent une récompense immédiate pour chaque polémique et chaque altercation. Des journalistes qui ne se contentent plus de raconter la société fracturée, mais qui risquent d’en élargir les fractures pour fabriquer des images.
Le problème n’est donc pas qu’il dérange. Un bon journaliste dérange souvent, et heureusement. Le problème commence lorsqu’il semble rechercher le dérangement comme une fin en soi.
Car entre le journaliste qui dérange le pouvoir et celui qui provoque les citoyens pour faire de l’audience, il existe une différence fondamentale : le premier cherche la vérité, le second risque de ne chercher que la prochaine vidéo virale.


