Soyons clairs : Sonia Mabrouk est une journaliste. Une vraie. Elle connaît ses dossiers, sait conduire un entretien, possède du métier, de la répartie et une indéniable présence à l’antenne. Lui contester ces qualités serait malhonnête. Mais être une bonne professionnelle ne dispense pas de s’interroger sur la manière dont on exerce son métier. Et c’est précisément là que le problème commence.
Ce qui me frappe d’abord, c’est le ton. Une forme d’agressivité presque permanente, une façon de poser certaines questions comme si la réponse était déjà contenue dans leur formulation. L’entretien ressemble parfois davantage à une confrontation organisée qu’à une recherche d’éclaircissement. Le journaliste ne cherche plus seulement à faire parler son invité : il semble vouloir le conduire sur un terrain qu’il a lui-même soigneusement délimité.
Il y a ensuite cette obsession pour certains sujets, ces thématiques qui reviennent avec une régularité presque mécanique, au risque de donner au téléspectateur le sentiment que l’actualité entière doit être interprétée à travers quelques préoccupations idéologiques. Ce n’est pas nécessairement ce qui est dit qui me gêne, mais la manière dont les questions sont choisies, hiérarchisées et orientées.
Bien sûr, Sonia Mabrouk reçoit des personnalités de droite comme de gauche. C’est incontestable. Et ses défenseurs ne manquent pas de le rappeler. Mais la pluralité des invités ne suffit pas à garantir la pluralité du débat. On peut parfaitement recevoir des représentants de toutes les sensibilités politiques et orienter fortement une discussion par le choix des questions, le temps accordé aux réponses, les interruptions, les relances et, surtout, la manière de présenter les sujets.
C’est même l’une des formes les plus subtiles de l’éditorialisation : donner l’apparence du contradictoire tout en conservant la maîtrise du cadre idéologique dans lequel les contradictions sont autorisées à s’exprimer.
Sonia Mabrouk n’est pas une militante déguisée en journaliste. Ce serait une accusation excessive et trop facile. Mais, à mes yeux, sa manière de conduire certains débats la rapproche parfois davantage d’une éditorialiste engagée que d’une journaliste soucieuse de maintenir une distance visible avec ses propres convictions. Or cette frontière, aussi fragile soit-elle, mérite d’être défendue.
Le malaise interne à BFMTV n’a donc rien d’anecdotique. Selon *Le Monde*, 213 journalistes ont signé un courrier adressé à leur direction pour demander des mesures concrètes concernant l’antenne. Les syndicats ont également contesté l’équilibre politique des invités de l’émission *100 % Mabrouk*. La direction, de son côté, a réaffirmé son soutien à sa présentatrice. Cette fracture révèle une question bien plus profonde qu’un simple conflit de personnes : quelle chaîne d’information BFMTV souhaite-t-elle devenir ?
Je ne suis évidemment pas favorable à une mise à l’écart de Sonia Mabrouk au prétexte qu’elle dérangerait. Elle a parfaitement le droit d’avoir des convictions, de poser des questions dérangeantes et de mener des entretiens offensifs. Le journalisme n’est pas un exercice de politesse mondaine. Mais la fermeté n’est pas l’agressivité, la contradiction n’est pas l’hostilité et la liberté de ton ne dispense pas de la recherche d’équilibre.
Ce qui me préoccupe, au fond, dépasse largement Sonia Mabrouk. C’est cette évolution progressive des chaînes d’information vers des scènes d’affrontement permanent, où l’on confond de plus en plus souvent l’information avec le commentaire, la contradiction avec le spectacle et l’intensité avec la pertinence.
Après avoir regardé ses émissions, je ne souhaite donc ni condamner Sonia Mabrouk ni lui retirer sa légitimité professionnelle. Mais je comprends les journalistes de BFMTV qui s’inquiètent de cette évolution. Leur malaise mérite mieux qu’une accusation de corporatisme ou de censure.
Car il existe une différence essentielle entre avoir des convictions et construire toute une émission autour d’elles. Et c’est peut-être précisément cette différence que Sonia Mabrouk gagnerait à réinterroger.
Une chaîne d’information doit pouvoir accueillir toutes les opinions. Elle ne devrait pas donner le sentiment d’en privilégier une avant même que le débat ait commencé.


