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Fred Forest, l’homme du réseau avant le réseau : souvenir d’un artiste qui avait dormi sur mon canapé

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Fred Forest a dormi sur mon canapé. Voilà, c’est peut-être une manière un peu étrange de commencer l’hommage à l’un des plus grands pionniers français de l’art multimédia, mais c’est la première chose qui m’est revenue à l’esprit en apprenant sa disparition. Ce n’est pas une œuvre, une performance ou une exposition qui me revient d’abord. C’est cette nuit, à Metz, au début des années 2000 lorsque je l’avais hébergé chez moi. Fred Forest, l’homme qui voulait connecter la planète entière, avait tout simplement trouvé une connexion chez moi. Et un canapé pour la nuit.

J’étais alors encore un jeune homme, et Fred avait déjà vécu plusieurs vies. Je l’ai bien connu à cette époque. Il avait cette personnalité que l’on n’oublie pas, faite d’intelligence, d’intuition, d’une certaine démesure et, il faut bien le dire, d’une mégalomanie assez réjouissante. Fred Forest n’était pas exactement un homme qui doutait de son importance dans l’histoire de l’art. Il en était même son plus ardent défenseur. Mais derrière cette assurance parfois envahissante se cachait un personnage fascinant, un véritable aventurier de la modernité.

Ce soir-là, comme à d’autres moments de nos échanges, il m’avait raconté son parcours incroyable. Et parmi toutes ses histoires, il en est une que je n’ai jamais oubliée. Il avait connu l’époque des vieux centraux téléphoniques, du temps où les télécommunications étaient encore une affaire de connexions physiques, de fils, de voix, de manipulations humaines. Il avait travaillé dans cet univers qui nous paraît aujourd’hui appartenir à une civilisation disparue.

Cette histoire m’avait frappé. Et avec le recul, je la trouve absolument extraordinaire.

Car cet homme, qui allait devenir un pionnier de l’art vidéo, du Minitel, des réseaux numériques et d’Internet, avait commencé par travailler au cœur même d’un réseau téléphonique.

Fred Forest était un homme du réseau avant le réseau.

Il avait connu les connexions avant qu’elles ne deviennent virtuelles. Il avait travaillé à relier des voix avant de chercher à relier des consciences. Il avait traversé presque tout le XXe siècle, et une partie du XXIe, avec cette intuition rare que les techniques de communication n’étaient pas seulement des outils, mais qu’elles allaient transformer notre manière de vivre, de penser et même de créer.

Né en 1933 à Mascara, en Algérie, autodidacte, ancien employé des Postes et Télécommunications, Fred Forest avait commencé à explorer la vidéo dès 1967. En 1974, avec Hervé Fischer et Jean-Paul Thénot, il fondait le Collectif d’art sociologique. Plus tard, il développait l’esthétique de la communication, expérimentait le Minitel, Internet, les mondes virtuels et jusqu’aux NFT.

Mais réduire Fred Forest à une succession d’innovations technologiques serait passer à côté de l’essentiel. Son idée était autrement plus radicale : l’art pouvait sortir des musées, abandonner ses cadres, ses cimaises et ses objets sacrés pour devenir une relation directe entre les individus.

En 1972, il avait acheté un espace blanc dans *Le Monde* et invité les lecteurs à se l’approprier. En 1977, il lançait son fameux *Mètre carré artistique*, une intervention qui bousculait les mécanismes de la valeur et de la spéculation. Il transformait la presse, la télévision et les moyens de communication en terrains de jeu artistiques.

Il fallait une sacrée audace pour imaginer tout cela à une époque où Internet n’existait pas encore dans nos foyers et où l’art contemporain demeurait largement prisonnier de ses institutions et de ses habitudes.

Fred pouvait être agaçant. Il pouvait être excessif. Il avait parfois cette manière de ramener l’histoire de l’art à sa propre histoire, avec une conviction tellement absolue qu’elle finissait par devenir drôle. Mais c’était aussi cela, Fred Forest. Un personnage qui refusait la modestie parce qu’il avait consacré sa vie à des idées que beaucoup considéraient autrefois comme absurdes.

Il n’avait pas toujours raison sur tout. Mais il avait souvent raison trop tôt.

Je crois que ce qui m’avait particulièrement intéressé chez lui, au-delà de l’artiste, c’était cette capacité à sentir les mutations de son époque. Il appartenait à une génération qui avait connu le monde sans télévision généralisée, sans informatique domestique, sans téléphone portable, sans réseaux sociaux. Et pourtant, il comprenait déjà que la communication allait devenir l’un des matériaux fondamentaux de notre existence.

Il sentait le monde.

Aujourd’hui, alors que l’intelligence artificielle bouleverse à son tour la création, les images, les sons et notre rapport à la réalité, je pense forcément à lui. Il aurait eu mille choses à dire, mille provocations à inventer, mille expériences à mener. Et probablement quelques déclarations retentissantes pour rappeler qu’il avait, lui aussi, annoncé cette révolution avant les autres.

Je souris en imaginant ses réactions.

On parle beaucoup des artistes visionnaires. Mais il y a une différence entre prévoir l’avenir et passer sa vie à essayer de le fabriquer. Fred Forest appartenait à cette deuxième catégorie. Il expérimentait, se trompait parfois, recommençait, provoquait et continuait. Il possédait cette qualité rare de ne jamais considérer la technologie comme une fatalité, mais comme un nouveau territoire de liberté artistique.

À 93 ans, il vient de nous quitter, le 4 novembre 2026. Et même sa disparition porte sa signature.

Car Fred Forest avait préparé sa propre annonce mortuaire. Dans une lettre posthume transmise avec la complicité de son fils Adrien, il a tenu à annoncer lui-même sa mort. Le texte portait ce titre magnifique, à la fois absurde, drôle et parfaitement forestien : *Lettre annonçant mon décès par moi-même*.

Il y déclarait, avec son humour et son sens de la mise en scène, avoir le plaisir d’annoncer sa propre disparition. Il revenait sur son parcours, sur ceux qui l’avaient admiré ou méprisé, sur l’importance de l’éthique dans sa démarche et sur cette conviction que l’art lui avait permis de réaliser ses rêves sans nécessairement disposer de beaucoup d’argent.

Et puis il terminait en imaginant son corps allongé dans la terre d’Anserville, près de son fameux Territoire du M2, disposant désormais de toute l’éternité pour réfléchir à ce qu’il allait bien pouvoir faire le lendemain.

Il fallait oser. Même mort, Fred Forest continuait à communiquer. Même absent, il occupait encore l’espace médiatique. Sa propre disparition devenait une ultime intervention artistique, une dernière provocation adressée au monde des vivants.

Et finalement, cela ne m’étonne pas.

Je repense à Metz, à mon appartement, à nos conversations, à cet homme passionnant et un peu mégalomane qui avait traversé tant d’époques et qui racontait son existence comme une aventure permanente.

Je me dis qu’il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette trajectoire : avoir commencé par connecter des appels téléphoniques et terminer sa vie en organisant soi-même son dernier message au monde.

Fred Forest aura été fidèle à son obsession jusqu’au bout : communiquer, encore et toujours.

Adieu Fred. Tu avais compris avant beaucoup d’autres que le monde allait devenir un immense réseau. Mais dans mon souvenir, tu resteras aussi cet homme singulier qui avait passé une nuit sur mon canapé à Metz. Sans écran, sans interface, sans technologie. Juste deux êtres humains qui parlaient. Et au fond, n’était-ce pas déjà l’essentiel de ton art ?

voir cet article de 2003 que je lui avals consacré : https://www.lemague.net/article273.html

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