À regarder les deux photographies, reconnaissons qu’il existe une certaine parenté esthétique. Disons même que si la chenille organisait un repas de famille, notre plaignante présumée pourrait parfaitement s’installer à table sans éveiller les soupçons.
Mais de là à porter plainte, il y a un pas. Un pas de géant pour la chenille, un petit pas pour le ridicule humain.
Imaginons un instant l’audience. « Madame la présidente, ma cliente a subi un préjudice moral considérable. Depuis l’installation de cette attraction, elle ne peut plus sourire sans qu’un enfant réclame un ticket de manège. » L’avocat du parc rétorquerait alors que sa cliente, la chenille, arbore ce sourire depuis des années et qu’elle n’a jamais demandé à personne de lui ressembler.
Car enfin, qui copie qui ? Voilà une question qui mériterait une expertise judiciaire, trois dermatologues, deux orthodontistes et un spécialiste des insectes.
Et pourquoi s’arrêter là ? Demain, un monsieur chauve poursuivra une boule de bowling pour usurpation d’identité. Une femme aux cheveux roux attaquera une carotte pour concurrence déloyale. Un député poursuivra un perroquet pour avoir répété ses discours avec davantage d’intelligence. Quant aux poissons rouges, ils pourraient collectivement déposer plainte contre certains chroniqueurs de télévision pour atteinte à leur réputation.
Nous vivons décidément une époque merveilleuse où chacun semble vouloir déposer un brevet sur sa propre tête. On ne possède plus seulement son image : on voudrait posséder toutes celles qui pourraient vaguement lui ressembler.
Le plus délicieux, dans cette histoire virale dont la réalité judiciaire reste à démontrer, c’est qu’elle pourrait être entièrement inventée. Et ce serait finalement assez rassurant. Cela signifierait que l’humanité n’a pas encore complètement perdu la tête, même si elle s’en approche à grandes enjambées.
En attendant, une seule chose est certaine : la chenille, elle, continue de sourire.
Et elle a bien raison.
Le Mague tient toutefois à lui conseiller la plus grande prudence : dans le climat actuel, même un fou rire pourrait finir au tribunal.





