Il existe dans la vie d’un artiste un moment étrange, presque imperceptible, où quelque chose bascule. Un matin, sans prévenir, il se retrouve de l’autre côté. Pas du côté des morts, rassurez-vous. Du côté des vieux. Ou plus exactement, du côté de ceux que la société a décidé de ne plus regarder tout à fait de la même manière.
Hier encore, il était un artiste prometteur. Aujourd’hui, il est un artiste confirmé. Demain, s’il survit suffisamment longtemps, il deviendra une figure historique. Entre les trois, il aura simplement essayé de payer son loyer.
Ce passage de frontière est d’autant plus cruel qu’il ne correspond à aucune transformation intérieure. L’artiste continue de penser, de désirer, de rire, de créer, de provoquer, de tomber amoureux, de se tromper et de recommencer. Il se sent parfois plus vivant à cinquante ou soixante ans qu’il ne l’était à vingt-cinq. Mais le monde, lui, a changé de lunettes.
Et voilà le paradoxe : il n’a jamais été aussi bon, aussi libre, aussi drôle, parfois même aussi beau, et pourtant il commence à devenir invisible.
Car il faut bien reconnaître une chose : la jeunesse possède cet avantage extraordinaire de pouvoir être médiocre avec beaucoup d’avenir. Un jeune artiste qui fait n’importe quoi expérimente. Un artiste vieillissant qui fait n’importe quoi radote. Le premier est audacieux, le second excentrique. Le premier dérange, le second embarrasse. Le premier est en avance sur son temps, le second n’a manifestement pas compris que son temps était passé.
Quelle formidable escroquerie !
D’autant que l’artiste qui avance en âge possède quelque chose que la jeunesse ne peut pas acheter : une accumulation de vies. Il a aimé, perdu, recommencé, connu des triomphes minuscules et des catastrophes gigantesques. Il a vu passer des modes qu’il avait parfois lui-même inventées avant que d’autres ne viennent les lui revendre sous un emballage plus moderne.
Il connaît les ficelles, les impostures, les vanités, les petits arrangements du milieu artistique. Il sait que certains génies ne sont que des gens bien entourés et que certains inconnus possèdent davantage de talent que des célébrités internationales.
Surtout, il commence à se débarrasser de cette terrible maladie de jeunesse : le besoin de plaire.
Et c’est là que survient la véritable révolution.
L’artiste vieillissant devient potentiellement dangereux. Non parce qu’il serait aigri, mais parce qu’il n’a plus grand-chose à prouver. Il peut enfin dire non, rire des puissants, se moquer des modes, aimer ce qui est démodé, inventer sans demander la permission. Il peut même devenir branché sans le savoir, ce qui constitue probablement la seule manière supportable de l’être.
Le plus drôle, c’est que la mode finit régulièrement par le rattraper. Les vêtements qu’on lui reprochait de porter deviennent vintage. Ses vieilles photographies deviennent cultes. Ses obsessions deviennent des tendances. Ses bizarreries deviennent des signatures. Il lui suffit parfois de continuer à être lui-même assez longtemps pour que le monde finisse par trouver cela révolutionnaire.
Mais il existe une autre frontière, plus intime, plus douloureuse : celle du regard amoureux. Ce moment où l’on comprend que l’on ne séduira plus tout à fait de la même manière. Que la beauté ne réside plus seulement dans la fraîcheur d’un visage, mais dans ce qu’il raconte. Un regard peut devenir plus troublant avec les années. Un sourire plus profond. Une présence plus magnétique. Certaines personnes deviennent même infiniment plus belles en vieillissant, comme si leur visage avait enfin rejoint leur âme.
Et puis il y a l’humour. Cet humour qui se perfectionne avec les désillusions. À vingt ans, on veut changer le monde. À cinquante, on veut toujours le changer, mais on sait désormais à quel point il est ridicule. C’est un avantage considérable.
Alors pourquoi cette obsession collective pour la nouveauté ? Pourquoi confondre jeunesse et modernité ? Pourquoi faudrait-il qu’un artiste soit jeune pour être contemporain ?
Un artiste n’est pas une application qu’il faudrait mettre à jour tous les six mois. Il n’a pas de date de péremption inscrite derrière l’oreille.
Il peut produire son œuvre la plus importante à soixante-dix ans, tomber amoureux à quatre-vingts, faire scandale à quatre-vingt-dix et mourir centenaire en laissant derrière lui des gens beaucoup plus jeunes mais infiniment plus vieux que lui.
Peut-être que ce fameux passage de l’autre côté n’est finalement pas une défaite. Peut-être est-ce une délivrance. Le moment où l’on cesse de courir derrière une époque pour commencer à habiter pleinement la sienne.
Le moment où l’on comprend que la véritable modernité ne consiste pas à ressembler aux jeunes, mais à ne ressembler à personne.
Je me demande même si l’artiste ne commence pas véritablement à exister lorsqu’il devient trop vieux pour être une promesse et trop vivant pour être un souvenir.
Car le drame n’est pas de vieillir. Le drame serait de devenir vieux avant d’avoir fini d’être jeune.
Et moi, personnellement, je n’ai toujours pas terminé.





