Tout commence dans le New York électrique des nuits interminables, des clubs surchauffés, des corps qui dansent, des substances qui circulent et des lendemains qui n’existent pas. Peter, organisateur de soirées branchées, appartient à cette faune nocturne qui a fait de la fête une profession, presque une identité. Il vit vite, couche beaucoup, dort peu et semble avoir trouvé la formule pour ne jamais devenir adulte. Jusqu’au jour où débarque Arlo, un garçon de dix ans qui lui annonce, en substance, qu’il est son fils. Un enfant dont Peter ignorait totalement l’existence. Voilà pour le point de départ, aussi improbable que formidablement cinématographique.
On pourrait craindre la comédie américaine classique sur le grand immature que la paternité transforme miraculeusement en homme responsable. Mais Jordan Firstman est plus intelligent que cela. Il ne cherche ni à moraliser son personnage ni à condamner son mode de vie. Il observe avec tendresse et ironie ce moment étrange où une existence entièrement consacrée à soi-même rencontre, brutalement, la nécessité de s’intéresser à quelqu’un d’autre. Et cette rencontre devient une véritable histoire d’amour, celle d’un père et d’un fils qui apprennent à se découvrir.
La grande réussite de Club Kid est précisément de ne jamais opposer la culture queer à la famille, la liberté à la responsabilité, la fête à la profondeur des sentiments. Le film refuse cette vieille idée selon laquelle grandir signifierait nécessairement renoncer à ce que l’on est. Peter n’a pas besoin de devenir un autre homme pour apprendre à aimer. Il doit simplement découvrir qu’il existe quelque chose de plus grand que son propre plaisir.
Jordan Firstman, qui écrit, réalise et interprète le rôle principal, possède un charme singulier. Il peut être agaçant, narcissique, excessif, hilarant, puis soudain bouleversant. Face à lui, le jeune Reggie Absolom, dans le rôle d’Arlo, apporte une spontanéité désarmante. Leur duo fonctionne parce qu’il échappe à la mièvrerie et laisse les maladresses, les incompréhensions et les contradictions nourrir l’émotion. Autour d’eux, Cara Delevingne et Diego Calva contribuent à donner de l’épaisseur à cet univers de personnages excentriques, parfois perdus, mais rarement dénués d’humanité.
Visuellement, le film possède également une véritable personnalité. Tourné en 35 mm, il restitue les nuits new-yorkaises dans toute leur énergie sensuelle, leur désordre et leur mélancolie. Car derrière les lumières stroboscopiques, les corps magnifiques et la musique qui cogne, il y a aussi une solitude. Celle de ceux qui continuent à danser quand les autres sont déjà rentrés chez eux. Le film comprend parfaitement cette frontière fragile entre l’euphorie et le vide, entre la fête qui libère et celle qui finit par emprisonner.
Présenté au Festival de Cannes 2026 dans la section Un certain regard, Club Kid a ensuite remporté le Grand Prix et le Prix du public du Festival du cinéma américain de Deauville. Ce double sacre est particulièrement révélateur : il ne s’agit pas seulement d’un film salué par un jury, mais d’une œuvre qui rencontre aussi les spectateurs. Et l’on comprend pourquoi. Sous ses airs de comédie branchée, il touche à des émotions universelles : le besoin d’être aimé, la peur de vieillir, la difficulté de changer, la famille que l’on découvre et celle que l’on choisit.
Certes, le film n’évite pas toujours les facilités sentimentales. Il aime les grandes émotions et ne s’en cache pas. Mais pourquoi faudrait-il systématiquement se méfier d’un cinéma qui cherche à nous émouvoir ? À force de célébrer les œuvres froides, conceptuelles ou désespérées, on finirait presque par oublier que le septième art peut aussi nous rendre heureux.
Et c’est peut-être là que Club Kid devient plus important qu’il n’en a l’air. À une époque où les représentations queer sont trop souvent réduites à la souffrance, à la marginalité ou au discours militant, Jordan Firstman propose autre chose : un cinéma vivant, généreux, sensuel, joyeux, capable de parler d’identité sans en faire une prison et d’amour sans demander la permission.
On rit, on s’attendrit, on reconnaît parfois ses propres lâchetés et ses propres élans. On découvre surtout un cinéaste qui, dès son premier long métrage, trouve une tonalité personnelle et une formidable capacité à communiquer ses émotions.
Club Kid est un film qui donne envie d’aimer les gens, même imparfaits, surtout imparfaits.. Un film qui rappelle que les plus belles révolutions ne se déroulent pas toujours dans la rue. Parfois, elles commencent simplement lorsqu’un enfant frappe à une porte.
Un vrai coup de cœur. À voir absolument.





