Cinéma

Leos Carax, le romantique maudit du cinéma français : la folie des Amants du Pont-Neuf et le prix de la liberté

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Il existe des cinéastes qui racontent des histoires et d’autres qui semblent prêts à sacrifier leur existence pour fabriquer des images. Leos Carax appartient incontestablement à la seconde catégorie. Depuis plus de quarante ans, cet artiste rare, insaisissable, parfois déroutant, construit une œuvre qui ressemble à un immense poème amoureux, traversé de fulgurances visuelles, de douleurs intimes, de corps en mouvement et de passions impossibles. Une œuvre où le cinéma ne cherche pas tellement à reproduire la vie qu’à lui inventer une autre intensité. Avec, au milieu de cette aventure, un film devenu légendaire, "Les Amants du Pont-Neuf", chef-d’œuvre pour les uns, monument de démesure pour les autres, et l’un des gouffres financiers les plus célèbres du cinéma français.

Né en 1960 à Suresnes sous le nom d’Alex Christophe Dupont, Leos Carax grandit entre deux cultures, française et américaine. Il découvre très jeune le cinéma, fréquente la Cinémathèque, se passionne pour les grands maîtres et passe brièvement par la critique avant de prendre lui-même une caméra. Son pseudonyme, construit à partir des lettres d’Alex et d’Oscar, annonce déjà un personnage qui semble vouloir transformer sa propre identité en fiction.

En 1984, "Boy Meets Girl" fait l’effet d’une apparition. Tourné en noir et blanc avec des moyens modestes, ce premier long métrage impose une esthétique immédiatement reconnaissable. Paris devient un territoire mental, les amoureux ressemblent à des survivants du romantisme et Denis Lavant, dont le corps d’acrobate semble défier les lois ordinaires de la pesanteur, s’impose comme l’alter ego du réalisateur. Le film reçoit le Prix de la jeunesse à Cannes. Le cinéma français découvre un jeune homme de 23 ans qui regarde autant vers Jean-Luc Godard, Jean Vigo, Chaplin et le cinéma muet que vers un avenir encore difficile à définir.

Deux ans plus tard, "Mauvais Sang" confirme l’exception. Avec Juliette Binoche, Michel Piccoli et Denis Lavant, Carax invente un univers où le polar, la science-fiction sentimentale, la peinture et la musique rock s’entremêlent. La célèbre course de Lavant sur "Modern Love" de David Bowie reste l’une des plus belles manifestations de liberté physique du cinéma des années 1980. Quelques secondes suffisent pour comprendre que Carax ne filme pas simplement un homme courant dans la rue : il filme une jeunesse qui voudrait arracher son corps à la tristesse du monde.

Cette manière de raconter par le geste plutôt que par l’explication constitue déjà sa signature. Ses personnages courent, dansent, chutent, s’étreignent, se déchirent. Chez lui, le corps devient une langue à part entière. Ses films sont profondément cinéphiles, mais jamais de simples exercices de références. Carax emprunte au passé pour inventer un présent fiévreux, excessif, presque irréel.

Puis arrive "Les Amants du Pont-Neuf".

Nous sommes à la fin des années 1980. Carax veut raconter l’amour de deux êtres perdus, Alex, un marginal qui survit dans la rue, et Michèle, une jeune peintre dont la vue se dégrade progressivement. Denis Lavant et Juliette Binoche incarnent ce couple magnifique et cabossé, réfugié sur le plus ancien pont de Paris, alors en travaux. L’idée paraît simple : filmer deux exclus qui trouvent dans leur passion une manière provisoire de résister à leur disparition sociale.

Mais rien ne sera simple.

Le tournage commence en 1988, avec un budget initial d’environ 32 millions de francs. Les autorisations pour utiliser le véritable Pont-Neuf sont limitées. Denis Lavant se blesse gravement à la main. Les retards s’accumulent, les producteurs rencontrent des difficultés, les financements s’effondrent. Et Carax refuse de renoncer.

Pour poursuivre le film, on entreprend de reconstruire une partie monumentale du Pont-Neuf près de Montpellier, à Lansargues, avec des éléments de la Samaritaine et des quais de Seine. Un décor gigantesque, presque absurde, imaginé pour recréer Paris loin de Paris. Les intempéries endommagent les installations, les interruptions se multiplient, et le chantier devient une aventure industrielle qui semble ne jamais devoir s’achever.

De 32 millions de francs au départ, le coût du film s’envole. Selon les estimations, la facture finale se situe entre 100 et 160 millions de francs. Une somme considérable pour une œuvre aussi peu commerciale. Le producteur Christian Fechner finit par sauver le projet, après plusieurs années de chaos financier et artistique.

Lorsque "Les Amants du Pont-Neuf" sort enfin, le 9 octobre 1991, le film porte déjà sur lui le poids de sa propre légende. Il attire moins de 900 000 spectateurs en France et ne peut évidemment pas amortir ses dépenses. La réception critique est contrastée. Certains saluent un geste de cinéma extraordinaire ; d’autres dénoncent une œuvre narcissique, démesurée, incapable de maîtriser son propre lyrisme.

Et pourtant, trente-cinq ans plus tard, qui se souvient vraiment des comptes de production lorsqu’apparaissent ces images extraordinaires ?

Juliette Binoche et Denis Lavant dansent au milieu des feux d’artifice du bicentenaire de la Révolution française. Paris devient une ville enchantée, dangereuse, presque surnaturelle. Les corps blessés s’élèvent au-dessus de leur condition. La misère rencontre le sublime, la solitude devient une épopée et le pont se transforme en un territoire où deux êtres tentent de réinventer le monde.

C’est là toute la contradiction de ce film : il dépense une fortune pour raconter ceux qui ne possèdent rien. Il reconstruit un monument pour célébrer des êtres qui vivent dans ses marges. Il crée un spectacle gigantesque autour de deux personnages que la société ne regarde plus.

Cette contradiction fait aussi sa force, mais elle mérite d’être interrogée. Carax sublime la pauvreté au risque parfois de la romantiser. Ses sans-abri sont davantage des figures tragiques et poétiques que les protagonistes d’une véritable chronique sociale. Le film parle moins des mécanismes de l’exclusion que de la passion, de la dépendance amoureuse, de la peur de perdre l’autre. Il dérange précisément parce qu’il ose faire surgir une beauté presque insolente d’un monde de souffrance.

Avec le temps, "Les Amants du Pont-Neuf*"est devenu un film culte, admiré pour son audace et son extraordinaire puissance plastique. Son échec économique demeure pourtant indissociable de son histoire. Il représente à la fois le triomphe d’une vision artistique et les dangers d’un cinéma d’auteur auquel plus aucune limite matérielle ne semble pouvoir être opposée.

La suite de la carrière de Carax porte les traces de cette expérience.

Il faut attendre 1999 pour découvrir "Pola X", libre adaptation de "Pierre ou les Ambiguïtés" d’Herman Melville. Avec Guillaume Depardieu, Catherine Deneuve et Katerina Golubeva, le réalisateur propose une nouvelle plongée dans les passions destructrices, les secrets familiaux, les pulsions et les ténèbres. Le film est violemment controversé, parfois rejeté, mais révèle encore une ambition formelle impressionnante. Carax ne cherche visiblement pas à se réconcilier avec le public.

Puis viennent les années de silence. Quelques apparitions, des projets, des courts métrages. En 2008, son segment "Merde", dans le film collectif "Tokyo !", introduit un personnage monstrueux et provocateur incarné par Denis Lavant. Une créature grotesque qui semble surgir des égouts de la civilisation pour lui renvoyer sa propre absurdité.

En 2012, *Holy Motors* marque son grand retour. C’est probablement son film le plus libre, le plus inventif et le plus vertigineux. Denis Lavant y traverse Paris en limousine et endosse successivement des identités différentes. Tour à tour père, assassin, vieillard, créature monstrueuse ou amant, il devient le symbole d’un cinéma qui refuse de mourir et de se laisser enfermer dans une seule forme. Le film provoque l’enthousiasme d’une grande partie de la critique internationale et confirme que Carax n’a rien perdu de son pouvoir de fascination.

Avec "Annette", en 2021, le cinéaste pousse encore plus loin son goût de l’expérimentation. Cette comédie musicale tragique, portée par Adam Driver et Marion Cotillard, sur une musique des Sparks, explore l’amour, la célébrité, la domination et les ravages de l’ego. Elle lui vaut le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, puis le César du meilleur réalisateur. Une reconnaissance institutionnelle tardive pour un artiste qui a longtemps évolué en marge des règles habituelles du cinéma.

En 2024, *C’est pas moi*, moyen métrage autobiographique d’une quarantaine de minutes, prend la forme d’un autoportrait fragmenté, nourri d’archives, de souvenirs, de cinéma et de fantômes. Carax y regarde ses propres images comme on fouillerait une vie entière à la recherche de ce qui lui a échappé.

Au fond, toute son œuvre repose sur quelques obsessions. L’amour impossible, la disparition, les corps blessés, la nuit, Paris, les visages féminins, la musique, la jeunesse qui s’éloigne et cette étrange certitude que le cinéma peut encore inventer une forme de miracle. Il y a chez lui quelque chose de l’enfant émerveillé devant les premières images animées et du démiurge incapable d’accepter les limites du réel.

Son travail avec Denis Lavant reste d’ailleurs l’une des collaborations les plus singulières du cinéma contemporain. Là où beaucoup de réalisateurs demandent à leurs acteurs d’incarner des personnages, Carax semble demander à Lavant de devenir le cinéma lui-même. Un corps disponible pour toutes les métamorphoses, toutes les humiliations, toutes les beautés.

Cette radicalité explique autant l’admiration que les réserves qu’il suscite. Son cinéma peut être sublime, mais également hermétique, complaisant, parfois épuisant. Sa liberté esthétique n’excuse pas automatiquement tous ses excès. Et son culte de la passion peut laisser perplexe lorsqu’il confond violence sentimentale et grandeur romantique.

Mais il faut lui reconnaître une qualité devenue rare : Carax ne réalise jamais un film simplement parce qu’il est possible de le financer, de le vendre ou de le distribuer. Chaque œuvre semble devoir répondre à une nécessité intime, parfois obscure, souvent déraisonnable. Ce qui explique aussi une filmographie relativement réduite pour une carrière commencée au début des années 1980.

Leos Carax appartient à cette famille de créateurs qui prennent le risque de se tromper spectaculairement plutôt que de réussir prudemment. Son œuvre ne ressemble à aucune autre parce qu’elle s’autorise l’excès, le ridicule, la grâce et parfois le naufrage. On peut lui reprocher sa démesure, mais difficilement son absence d’audace.

Et c’est peut-être finalement *Les Amants du Pont-Neuf* qui résume le mieux ce paradoxe. Un film qui a englouti des fortunes, ruiné des prévisions, inquiété des producteurs et divisé la critique, mais qui continue de faire battre le cœur de spectateurs bien après que les chiffres ont été oubliés.

Un pont reconstruit de toutes pièces pour que deux êtres puissent s’aimer quelques instants à l’écran. C’était insensé, financièrement catastrophique, probablement déraisonnable.

C’était aussi, dans toute sa folie, une certaine idée du cinéma.

Et si Leos Carax nous rappelle quelque chose d’essentiel, c’est que l’art ne se mesure pas uniquement à ce qu’il rapporte, mais aussi à ce qu’il ose.

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