Un dessin accroché au mur est déjà visible.
Le carnet, lui, demeure fermé.
Il faut accepter de l’ouvrir.
Celui qui le prend entre ses mains ne se
contente pas de regarder. Il agit. Il peut
commencer au milieu, revenir en arrière,
sauter plusieurs pages, s’arrêter sur une
image ou refermer le carnet. Rien ne l’oblige à
suivre l’ordre dans lequel j’ai dessiné.
Il devient acteur de sa découverte.
Il y a dans ce geste une intimité particulière.
Le carnet que j’ai tenu pour dessiner passe
entre les mains de quelqu’un d’autre. Il touche
les pages que j’ai manipulées, tournées,
rapprochées de moi. Là où mes gestes
faisaient apparaître des dessins, les siens les
rendent visibles.
Je lui confie un objet qui appartient à mon
quotidien, à mon langage graphique. Mais je
ne lui impose ni point de départ ni direction. Il
entre dans mon univers avec sa propre
curiosité, sa sensibilité, sa mémoire.
Je ne sais pas quelle image retiendra son
attention, ni combien de temps il lui
consacrera. Une page peut être traversée
rapidement, une autre longuement observée.
Son parcours ne reproduit pas
nécessairement le mien. Il construit une
expérience qui lui appartient.
Devant une oeuvre accrochée au mur, le
regard peut également choisir sa distance et
sa durée. Mais le carnet ajoute une dimension
physique à cette liberté : chaque nouvelle
image demande une intervention de celui qui
la découvre.
La rencontre avec mes dessins devient ainsi
une succession de décisions qui ne
m’appartiennent plus.
Je demeure l’auteure des images. Celui qui
ouvre le carnet devient l’auteur de son
parcours parmi elles.
Je lui confie mes dessins. Il choisit
comment ils entreront dans son regard.





