Mort le 16 juillet 2019 à l’âge de 66 ans, Johnny Clegg laisse derrière lui une œuvre immense et une histoire humaine particulièrement singulière. C’est précisément cette histoire que les lecteurs français vont pouvoir découvrir à travers la publication de ses mémoires, annoncée pour le 12 novembre prochain chez HarperCollins France, au prix de 21,50 euros.
Car derrière le chanteur d’Asimbonanga, cet hymne bouleversant dédié à Nelson Mandela, derrière le succès international de Scatterlings of Africa, derrière les groupes Juluka et Savuka, se cachait un enfant profondément atypique, curieux de tout, et particulièrement peu disposé à accepter les règles absurdes du monde dans lequel il grandissait.
Johnny Clegg était le fils d’une mère anticonformiste et le petit-fils d’immigrés juifs. Dans les rues de Johannesburg, alors que l’Afrique du Sud vivait sous le régime institutionnalisé de la ségrégation raciale, le jeune garçon se passionnait pour une culture que la société blanche dominante lui intimait de tenir à distance. Fasciné par les rythmes, les danses et la musique zouloue, il allait trouver auprès des musiciens africains une famille artistique et spirituelle.
Son adolescence fut celle des rencontres interdites, des nuits passées dans les foyers de travailleurs migrants, des apprentissages clandestins et des premières confrontations avec les autorités. À une époque où la simple fréquentation de certains lieux pouvait attirer l’attention de la police, Johnny Clegg choisissait de traverser les frontières que son pays avait méthodiquement construites.
Et ce choix allait déterminer toute sa vie.
Dans ces mémoires, il ne s’agit donc pas seulement de raconter la naissance d’un musicien. Il s’agit de comprendre comment un adolescent blanc, au cœur de l’Afrique du Sud de l’apartheid, a pu découvrir dans la culture zouloue une partie essentielle de sa propre identité.
L’ouvrage revient notamment sur ses rencontres musicales, ses arrestations, son apprentissage des langues et des danses traditionnelles, mais aussi sur cette idée magnifique qui semble traverser toute son existence : nous ne sommes pas nécessairement condamnés à devenir ce que notre naissance, notre couleur de peau ou notre milieu social voudraient faire de nous.
Avec Sipho Mchunu, il formera Juluka, un groupe multiracial dont l’existence même constituait une provocation dans l’Afrique du Sud ségrégationniste. Plus tard, Savuka portera cette fusion musicale sur les scènes internationales. Johnny Clegg deviendra une immense vedette, particulièrement en France, où le public lui réservera un accueil presque familial.
Mais ce qui rend son parcours si profondément attachant, c’est qu’il ne s’est jamais contenté d’être un porte-parole politique. Il était avant tout un passeur. Un homme convaincu que les cultures ne s’appauvrissent pas en se rencontrant, mais qu’elles deviennent au contraire plus riches, plus vivantes et plus humaines.
La publication française de ses mémoires possède également une dimension affective particulière. Leur traduction a été assurée par Claude Six, son manager et ami, qui connaît intimement l’histoire de l’artiste. HarperCollins annonce une publication en exclusivité européenne, accompagnée d’une promotion assurée notamment par Claude Six et Jesse Clegg, le fils du chanteur, lui-même musicien.
Cette transmission familiale et amicale donne à l’événement une résonance particulière. Comme si, au-delà de la disparition physique de Johnny Clegg, ceux qui l’ont aimé et accompagné poursuivaient aujourd’hui le travail de mémoire qu’il avait entrepris.
Il faut toutefois préciser que ces mémoires ne sont pas totalement inédits à l’échelle internationale. Le livre original, Scatterling of Africa : My Early Years, a été publié en Afrique du Sud en octobre 2021 par Pan Macmillan. Il avait même figuré parmi les finalistes d’un prestigieux prix littéraire sud-africain en 2022. C’est donc bien sa première traduction française qui constitue l’événement éditorial de cet automne.
Cette précision ne diminue en rien l’intérêt de l’ouvrage. Au contraire. Elle rappelle que Johnny Clegg avait lui-même travaillé pendant plusieurs années à ce récit de ses origines, souhaitant raconter moins les fastes de sa célébrité que les expériences humaines qui avaient forgé l’homme et l’artiste.
À l’heure où les discours identitaires, les replis nationalistes et les crispations culturelles occupent une place grandissante dans le débat public, la trajectoire de Johnny Clegg possède une actualité presque troublante. Cet homme avait compris, bien avant beaucoup d’autres, que l’identité pouvait être une construction libre, une aventure personnelle, un mouvement vers les autres plutôt qu’une forteresse destinée à s’en protéger.
On se souvient de ses concerts comme de grandes célébrations collectives, de ses danses extraordinaires et de cette énergie physique qui semblait défier le temps. On se souvient surtout d’Asimbonanga, chanson devenue indissociable du combat contre l’apartheid et de la figure de Nelson Mandela.
Mais ce livre nous invite à découvrir autre chose : les doutes, les apprentissages, les émerveillements et les révoltes d’un jeune garçon qui n’avait pas encore conscience de devenir un symbole.
Il est assez rare qu’une autobiographie posthume nous rappelle avec autant de force que la culture est d’abord une histoire de rencontres. Johnny Clegg n’a pas simplement chanté l’Afrique du Sud. Il a cherché à la comprendre, à l’habiter et à l’aimer dans toute sa complexité.
Et peut-être est-ce là son plus bel héritage : avoir démontré qu’on pouvait appartenir profondément à une culture sans avoir besoin d’en exclure les autres.
Sept ans après sa mort, le Zoulou blanc n’a décidément pas terminé de nous faire danser. Ni de nous faire réfléchir.
Les mémoires de Johnny Clegg — HarperCollins France. Parution annoncée le 12 novembre 2026. 416 pages. Prix public : 21,50 euros. Traduction française : Claude Six. Informations éditoriales communiquées à la rédaction.





