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La jeunesse n’est un problème que pour les vieux cons : chronique d’une indignation qui en dit long

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Il suffit parfois d’une phrase pour déclencher une petite guerre civile numérique. Pas besoin d’un discours politique, d’une révélation scandaleuse ou d’une provocation particulièrement sophistiquée. Quelques mots suffisent. En l’occurrence, ceux-ci : « La jeunesse n’est un problème que pour les vieux cons. » Une formule que j’ai récemment publiée sous forme d’image et qui m’a valu, en retour, des centaines de messages d’insultes, de commentaires agressifs et de réactions outrées. À croire que j’avais déclaré la guerre à tous les retraités de France, insulté leurs ancêtres et proposé d’interdire les déambulateurs sur la voie publique.

Pourtant, il me semble que cette phrase est d’une simplicité presque enfantine. Elle ne dit pas que les vieux sont des cons. Elle dit que ceux qui considèrent la jeunesse comme un problème sont des vieux cons. Ce qui, convenons-en, est sensiblement différent. La nuance est même fondamentale. Mais dans une époque où l’on réagit plus vite qu’on ne réfléchit, où l’indignation précède souvent la compréhension, cette subtilité semble avoir échappé à une quantité impressionnante de lecteurs.
Ce qui m’amuse, et m’inquiète un peu aussi, c’est que certains se sont immédiatement sentis personnellement visés. Personne ne les avait désignés. Personne ne leur avait demandé leur âge. Personne ne les avait invités à se reconnaître dans cette catégorie peu flatteuse. Et pourtant, les voilà qui surgissent, furieux, pour m’expliquer à coups d’injures que je suis un imbécile, un provocateur, un ennemi des anciens, voire un dangereux personnage qui manquerait de respect à toute une génération. Il y a quelque chose d’assez savoureux à voir des gens se reconnaître spontanément dans une insulte qui ne leur était pas personnellement adressée.

Car le vieux con n’est pas une catégorie démographique. C’est un état d’esprit. Une disposition intellectuelle. Une manière de regarder le monde avec mépris dès lors qu’il ne ressemble plus à celui de sa jeunesse. On peut avoir 25 ans et être déjà un vieux con parfaitement accompli, avec toutes les options : nostalgie réactionnaire, certitudes définitives, mépris des nouvelles générations et incapacité chronique à remettre ses convictions en question. À l’inverse, on peut avoir 85 ans, des rhumatismes, une canne et une curiosité intellectuelle qui ferait pâlir d’envie bien des trentenaires.

La véritable vieillesse commence peut-être le jour où l’on cesse de s’intéresser à ce qui vient après soi.

Il existe depuis toujours une étrange tradition qui consiste à considérer la jeunesse comme une catastrophe permanente. Les jeunes ne travaillent plus, ne lisent plus, ne respectent plus rien, ne savent plus écrire, ne connaissent plus l’histoire, passent leur temps devant des écrans et seraient incapables de survivre sans leur téléphone. Ce refrain traverse les siècles avec une remarquable constance.

Chaque génération semble persuadée que celle qui lui succède est la première à provoquer l’effondrement de la civilisation. Et pourtant, contre toute attente, l’humanité continue.
Ce qui est particulièrement ironique, c’est que les adultes qui dénoncent aujourd’hui une jeunesse paresseuse, insolente ou décadente ont eux-mêmes été les jeunes insupportables d’hier. Ils ont écouté des musiques que leurs parents jugeaient scandaleuses, adopté des vêtements ridicules aux yeux de leurs grands-parents, contesté des autorités, inventé des langages, bouleversé des habitudes. Puis un beau matin, certains ont changé de camp. Ils sont devenus exactement ceux qu’ils ne supportaient pas lorsqu’ils avaient vingt ans.

Évidemment, cela ne signifie pas que la jeunesse aurait toujours raison. Elle peut être arrogante, ignorante, excessive, contradictoire, parfois même profondément agaçante. Mais c’est précisément son privilège. Elle expérimente, se trompe, recommence, conteste, invente. Elle n’a pas encore accumulé toutes ces résignations que les adultes finissent parfois par appeler de la sagesse.

Et puis, soyons sérieux : qui a fabriqué le monde dans lequel les jeunes doivent aujourd’hui tenter de construire leur existence ? Qui a organisé l’économie, les institutions, les systèmes éducatifs, les politiques environnementales, les marchés immobiliers ? Certainement pas les étudiants de vingt ans qui cherchent un logement hors de prix, un emploi correctement rémunéré ou simplement une perspective d’avenir. Il faut une certaine audace pour transmettre aux générations suivantes un monde aussi compliqué, puis leur reprocher de ne pas savoir immédiatement quoi en faire.

Ce qui me dérange profondément, ce n’est donc pas la vieillesse. C’est cette hostilité presque instinctive envers la jeunesse, cette manière de considérer les nouvelles générations comme une menace plutôt que comme une promesse. Comme si le simple fait de voir arriver des gens plus jeunes, avec d’autres idées, d’autres codes et d’autres aspirations, constituait une offense personnelle.

Peut-être existe-t-il derrière cette agressivité quelque chose de plus intime : la peur de devenir moins central, moins écouté, moins indispensable. La jeunesse rappelle à chacun une vérité que personne n’aime particulièrement contempler : le monde continuera sans nous. D’autres aimeront, créeront, décideront, se tromperont et réussiront après notre disparition. Et c’est très bien ainsi.
Il faudrait même apprendre à s’en réjouir.

À titre personnel, je trouve infiniment plus intéressant un homme de 90 ans capable de discuter avec des étudiants, de découvrir leurs musiques, de comprendre leurs colères et de s’étonner de leurs inventions, qu’un quinquagénaire déjà fossilisé dans ses certitudes, persuadé que tout était mieux avant, à commencer par lui-même.

L’âge devrait apporter une forme de liberté, de recul, d’humour, de bienveillance. Il devrait permettre de regarder les nouvelles générations avec davantage de compréhension, précisément parce qu’on a soi-même traversé les mêmes contradictions. Vieillir devrait être une occasion de devenir plus intelligent, pas simplement plus susceptible.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable sujet de cette petite polémique. Nous vivons dans une société où l’on semble parfois chercher des raisons de se sentir offensé. On ne lit plus une phrase pour en comprendre le sens, mais pour y déceler une attaque. On ne cherche plus à discuter une idée, mais à identifier un ennemi. Une formule devient une agression, une nuance devient suspecte, une plaisanterie devient un scandale.

Les réseaux sociaux ont transformé l’indignation en réflexe. Il suffit d’un mot mal interprété pour déclencher une avalanche de commentaires. La colère circule plus vite que la réflexion, et l’insulte semble être devenue, pour certains, une manière de participer au débat public.

Je ne prétends pas que ma phrase soit une vérité philosophique universelle. C’est une formule volontairement provocatrice, un raccourci, une manière de secouer quelques certitudes. On peut parfaitement la trouver excessive, maladroite ou injuste. On peut la contester, la discuter, la tourner en dérision. C’est même tout l’intérêt de la liberté d’expression. Mais répondre à une provocation légère par des centaines d’injures constitue tout de même une réaction assez disproportionnée.
Le plus drôle reste que cette avalanche d’hostilité finit presque par illustrer ce que la phrase cherchait à dénoncer : une incapacité à supporter ce qui dérange, ce qui bouscule, ce qui ne respecte pas docilement les habitudes établies.

Alors, à tous ceux qui se sont sentis attaqués, je voudrais adresser un message simple : détendez-vous. Personne ne vous reproche d’avoir 60, 70 ou 80 ans. Personne ne vous demande de renoncer à vos souvenirs, à votre expérience ou à vos convictions. Et surtout, personne ne vous oblige à devenir un vieux con.

J’ai moi-même passé l’âge de jouer les éternels adolescents. Je sais que les années passent, que le corps change, que les illusions se transforment et que le temps finit toujours par nous rattraper. Mais je refuse de croire que vieillir signifie nécessairement se refermer. Je préfère imaginer une vieillesse curieuse, insolente, créative, capable de rire d’elle-même et de regarder les jeunes avec tendresse plutôt qu’avec ressentiment.

Car, au fond, le contraire de la jeunesse n’est pas la vieillesse. C’est le renoncement.
On peut perdre ses cheveux, ses dents, sa souplesse et même parfois sa mémoire sans perdre le goût du monde. En revanche, lorsqu’on perd sa curiosité, son humour et sa capacité à accueillir ce qui nous dépasse, on commence à vieillir dangereusement, quel que soit son âge.
Je continuerai donc à défendre cette idée : la jeunesse n’est pas un problème. Elle est une nécessité. Elle est le mouvement, le renouvellement, l’imprévisible, parfois le désordre, mais surtout la possibilité que demain soit différent d’hier.

Et si cette évidence suffit à provoquer des centaines de messages haineux, c’est peut-être qu’elle touche un point sensible.

Quant à moi, j’espère bien devenir un jour un très vieux monsieur, avec mes manies, mes souvenirs, mes douleurs et mes contradictions. Je serai probablement parfois pénible, souvent nostalgique et certainement moins patient que je ne l’imagine aujourd’hui.
Mais si je pouvais éviter de devenir un vieux con, ce serait déjà une assez belle réussite.

https://www.youtube.com/watch?v=J9JzYa_KwBA

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