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Photographier ceux qui ne voient pas : 200 ans d’images et de regards à l’Institut National des Jeunes Aveugles

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Et si l’une des expositions les plus singulières du bicentenaire de la photographie était consacrée à ceux qui ne peuvent pas voir les images ? Du 5 au 28 novembre 2026, l’Institut National des Jeunes Aveugles, à Paris, dévoile pour la première fois une collection photographique exceptionnelle, restée jusqu’ici dans ses archives. Une traversée de près de deux siècles d’histoire, entre mémoire, littérature, handicap et représentation de l’autre.

Il y a quelque chose de profondément troublant, presque philosophique, dans cette exposition. Depuis deux cents ans, la photographie prétend saisir le monde, retenir les visages, conserver les instants, témoigner de ce qui fut. Mais que devient cette ambition lorsqu’elle se tourne vers des femmes, des hommes et des enfants qui, pour certains, ne verront jamais ces images ?

C’est toute la question que pose l’exposition « Des aveugles. La collection photographique de l’INJA », présentée du 5 au 28 novembre 2026 dans l’ancienne lingerie de l’Institut National des Jeunes Aveugles, au 56 boulevard des Invalides, à Paris.

Le rapprochement historique est saisissant. En 1825, Louis Braille invente son système d’écriture en relief, qui va bouleverser l’accès à la connaissance pour les personnes aveugles. Deux ans plus tard, en 1827, Nicéphore Niépce réalise l’une des premières photographies de l’histoire sur une plaque métallique recouverte de bitume de Judée.

Deux inventions majeures, presque simultanées. L’une permet de lire sans voir. L’autre permet de conserver ce que l’œil a vu. Deux manières différentes de transmettre le monde, de lutter contre l’oubli et d’élargir les possibilités de la mémoire humaine.

Pour célébrer ce bicentenaire, l’INJA-Louis Braille a choisi de rendre publique une collection photographique constituée au fil des générations. Une collection qui ne raconte pas seulement l’histoire d’un établissement, mais aussi celle du regard de la société sur la cécité.

Les premières images remontent à l’époque du Second Empire. On y découvre des portraits, des photographies de classes, des scènes institutionnelles. Les élèves sont photographiés dans un contexte où l’image demeure largement codifiée. La photographie montre l’institution, ses méthodes, ses élèves, son organisation. Elle témoigne aussi d’une époque où le handicap est encore très souvent observé à travers un prisme médical, éducatif ou charitable.

Puis les décennies passent et les images changent.

Dans les années 1950 et 1960 apparaissent des photographies plus familières : fêtes de Noël, spectacles, déguisements, moments de camaraderie et scènes de vie collective. Les élèves ne sont plus uniquement les sujets d’une documentation institutionnelle. Ils redeviennent, devant l’objectif, ce qu’ils ont toujours été : des enfants et des adolescents qui jouent, rient, grandissent, découvrent le monde.

Cette évolution photographique raconte quelque chose d’essentiel. La représentation d’une personne handicapée n’est jamais neutre. Elle peut l’enfermer dans sa différence ou, au contraire, révéler son individualité et son humanité.

L’un des aspects les plus passionnants de cette exposition concerne l’écrivain et photographe Hervé Guibert, figure majeure de la littérature française de la fin du XXe siècle.

En juin 1983, Guibert publie dans *Le Monde* un article consacré à l’Institut National des Jeunes Aveugles. Quelques mois plus tard, en septembre, il devient lecteur auprès de deux élèves, qu’il accompagne pendant une année scolaire, notamment dans leur préparation au baccalauréat.

De cette proximité avec le quotidien des élèves naîtra également une œuvre littéraire, *Des aveugles*, publiée en 1985, dont l’exposition reprend aujourd’hui le titre.

Chez Guibert, la question du regard est fondamentale. Son œuvre entière interroge le corps, la visibilité, le désir, la maladie, l’intimité et la possibilité même de représenter l’autre. Sa rencontre avec l’univers de la cécité prend donc une résonance particulière. Comment décrire un visage à quelqu’un qui ne le voit pas ? Comment raconter une couleur ? Comment une personne aveugle imagine-t-elle ceux qui l’entourent ? Et surtout, que croit comprendre celui qui voit de l’expérience de celui qui ne voit pas ?

Autant de questions qui dépassent largement le seul champ de la photographie.

L’exposition présente également le travail de Jacques Bondon, photographe récompensé par le prestigieux prix Niépce, qui documenta dans les années 1980 le quotidien des personnes aveugles. Ses images montrent des salles de classe, des fêtes, des accompagnants, des moments ordinaires. Des instants qui constituent précisément la matière d’une existence.

Cette série est présentée pour la première fois depuis 1981, grâce notamment à un prêt exceptionnel du musée Nicéphore Niépce.

C’est sans doute là que réside toute la force de ce projet : dans la capacité d’une photographie à raconter l’ordinaire plutôt que l’exceptionnel.

Une photographie d’enfant qui rit, d’un professeur qui enseigne, d’une fête improvisée possède parfois davantage de puissance documentaire qu’une longue démonstration sur l’histoire du handicap.

Car les photographies anciennes ont cette qualité étrange : elles montrent ce que leurs auteurs souhaitaient conserver, mais révèlent aussi, involontairement, les mentalités de leur époque. Une posture imposée, une composition rigide, un sourire spontané, un geste de complicité peuvent en dire long sur la manière dont une société considère ceux qu’elle photographie.

La commissaire de l’exposition, Léa Miranda, chercheuse en histoire de la photographie et doctorante au Massachusetts Institute of Technology (MIT), propose précisément de lire ces archives comme des documents historiques, culturels et humains. Ancienne résidente de la Villa Médicis, elle travaille sur l’histoire de l’archive photographique du XIXe siècle à nos jours.

L’exposition participe au festival PhotoSaintGermain et s’inscrit dans la programmation nationale du bicentenaire de la photographie 2026-2027, avec le soutien de la Fondation Antoine de Galbert.

Mais au-delà de cette programmation culturelle, elle soulève une interrogation que notre époque, saturée d’images, devrait peut-être prendre davantage au sérieux.

Nous photographions tout. Nos repas, nos voyages, nos enfants, nos visages, nos émotions, nos manifestations, nos drames. Nous produisons chaque jour une quantité vertigineuse d’images, sans toujours nous demander ce qu’elles racontent réellement ni à qui elles s’adressent.

Cette exposition nous rappelle que voir n’est pas nécessairement comprendre. Que photographier quelqu’un ne signifie pas le connaître. Et que l’image, aussi précise soit-elle, ne représente jamais la totalité d’une existence.

Il y a finalement une forme de beauté dans ce paradoxe : une institution consacrée depuis près de deux siècles et demi à l’éducation des personnes aveugles ouvre ses archives photographiques à un public majoritairement voyant.

Comme si elle nous invitait, pour une fois, à regarder autrement.

Et peut-être même à nous demander qui, dans cette histoire, a réellement besoin d’apprendre à voir.

Informations pratiques : « Des aveugles. La collection photographique de l’INJA », du 5 au 28 novembre 2026. Institut National des Jeunes Aveugles, 56 boulevard des Invalides, Paris 7e. Entrée gratuite. Vernissage le 5 novembre. Dans le cadre de PhotoSaintGermain.

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