Arts

« Les Monstrueux Ancêtres » de Mathilde Lemonnier : un livre absolument génial qui ressuscite les morts pour mieux bousculer les vivants

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Il existe des livres d’art qui impressionnent, d’autres qui interrogent, quelques-uns qui font sourire. Et puis il y a *Les Monstrueux Ancêtres*, de Mathilde Lemonnier, publié aux éditions Rouquemoute. Un ouvrage délicieusement irrévérencieux, d’une inventivité réjouissante, qui réussit l’exploit de transformer de vieilles photographies de famille en petits chefs-d’œuvre d’humour noir, de poésie grinçante et de critique sociale. Un livre comme on aimerait en découvrir beaucoup plus souvent.

L’idée de départ est aussi simple qu’extraordinaire : prendre de véritables photographies anciennes, celles que l’on retrouvait autrefois dans les albums de nos grands-parents, sur les cheminées ou au fond des tiroirs, et leur offrir une seconde vie. Mais attention, pas une seconde vie bien sage, respectueuse des conventions et des bonnes manières. Non. Mathilde Lemonnier a décidé de réveiller les morts, de les déguiser, de les défigurer parfois, de les transformer en monstres, en créatures absurdes, en personnages de cauchemar ou de comédie. Et le résultat est franchement formidable.

Depuis 2009, cette artiste nantaise détourne au pinceau des photographies datant principalement de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe. Son travail compte aujourd’hui environ 900 détournements. Autant dire qu’il ne s’agit ni d’une fantaisie passagère ni d’un simple amusement graphique, mais d’une véritable œuvre, cohérente, personnelle, immédiatement reconnaissable.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’intelligence du décalage. Ces hommes engoncés dans leurs costumes, ces femmes prisonnières de leurs robes austères, ces enfants immobilisés devant l’objectif, ces militaires convaincus de leur importance, ces couples figés dans une respectabilité presque funéraire : tout ce petit monde semblait condamné à l’éternité poussiéreuse des photographies anciennes. Mathilde Lemonnier vient y mettre un désordre délicieux.

Ici, un vieil homme se retrouve affublé d’une capuche de Pikachu. Là, les visages d’un couple révèlent leur anatomie comme si les apparences sociales ne suffisaient plus à contenir la vérité des corps. Ailleurs, une famille entière se transforme en assemblée de monstres grotesques, de fantômes et de créatures improbables. Un militaire devient littéralement de la chair à canon. Un couple de mariés se voit envahi par les tentacules d’une pieuvre gigantesque.

Et puis il y a cette merveilleuse série intitulée *Le chemin de croix de Jésus Casimir*, dans laquelle le célèbre dinosaure orange de notre enfance traverse les quatorze stations de la Passion du Christ. L’idée est tellement insolente, tellement improbable, qu’elle en devient irrésistible. Il fallait oser. Mathilde Lemonnier ose tout, avec une maîtrise du ridicule qui confine parfois au génie.

Mais réduire son travail à une succession de plaisanteries visuelles serait passer à côté de sa véritable force. Car derrière ces images souvent hilarantes se cache une réflexion autrement plus profonde sur la famille, la mémoire, l’éducation, la religion, la violence, les traumatismes hérités et les rapports de domination.

L’artiste raconte avoir grandi près des plages du Débarquement, dans une famille pieuse profondément marquée par les deux guerres mondiales. Son enfance a été traversée par les récits de guerre, les souvenirs religieux et une scolarité difficile. C’est d’abord dans les photographies de sa propre famille qu’elle a commencé à intervenir, comme si elle cherchait à dialoguer avec ses ancêtres, à leur poser les questions qu’ils n’avaient jamais pu entendre, ou à se libérer de ce qu’ils avaient inconsciemment transmis.

Cette dimension intime donne à son œuvre une densité remarquable. Le rire devient une manière d’affronter ce qui fait mal. Le grotesque permet de regarder autrement les blessures. Et la monstruosité, finalement, ne se trouve pas toujours là où on l’imagine.

Ce qui rend également *Les Monstrueux Ancêtres* particulièrement précieux, c’est sa fabrication artistique. À une époque où n’importe quel logiciel, où n’importe quelle intelligence artificielle peut transformer un visage en quelques secondes, Mathilde Lemonnier travaille directement sur les photographies originales, au pinceau, avec des techniques à l’eau.

Pas de Photoshop. Pas d’intelligence artificielle. Du papier, des pigments, une main, un regard, une idée.

Cela change tout.

Il faut imaginer cette artiste intervenant sur des photographies parfois centenaires, avec leur fragilité, leurs accidents, leur matière, leurs imperfections. Chaque intervention comporte un risque. Le papier peut se déchirer, la couleur déborder, le dessin échouer. Il n’existe pas de confortable bouton permettant de revenir en arrière. Cette fragilité donne aux œuvres une présence physique et une émotion que la reproduction numérique peine souvent à restituer.

Mathilde Lemonnier explique d’ailleurs considérer son travail comme une collaboration avec les photographes du passé. Voilà une idée magnifique : faire dialoguer deux artistes séparés par un siècle, dont l’un ignore absolument que son image deviendra un jour le terrain de jeu d’une imagination aussi débridée.

Il y a dans cette démarche quelque chose du surréalisme, du collage dadaïste, de l’esprit provocateur des Monty Python et de la caricature politique, mais aussi une tendresse inattendue pour ces inconnus disparus. Car Mathilde Lemonnier ne semble pas mépriser ses personnages. Elle les délivre, au contraire, de leur immobilité. Elle leur invente une autre existence, plus folle, plus libre, parfois plus cruelle, mais infiniment plus vivante.

L’une des grandes réussites du livre réside précisément dans cet équilibre entre la drôlerie et le malaise. Certaines images déclenchent immédiatement le rire. D’autres dérangent. D’autres encore provoquent une sorte de mélancolie. On sourit devant une absurdité, puis l’on songe soudain que cet homme, cette femme ou cet enfant a réellement existé. Qu’il a aimé, souffert, traversé une guerre peut-être, connu des drames dont il ne reste aujourd’hui qu’un visage sur du papier jauni.

Et c’est là que le travail devient véritablement bouleversant.

Les éditions Rouquemoute ont eu l’excellente idée de consacrer un ouvrage à cet univers aussi singulier qu’inclassable. La présentation des œuvres, leurs titres souvent désopilants, la présence de photographies anciennes et le récit personnel de l’artiste permettent de découvrir une démarche qui dépasse largement le simple détournement humoristique.

Il faut également saluer une certaine audace éditoriale. Publier aujourd’hui un livre consacré à une pratique aussi personnelle, aussi artisanale et aussi peu soucieuse du bon goût convenu est une initiative réjouissante. Les éditions Rouquemoute démontrent qu’il reste de la place, dans l’édition indépendante, pour des propositions qui ne ressemblent pas aux autres.

Ce livre possède enfin une qualité devenue rare : il donne envie de regarder longtemps. De revenir sur une image. D’en observer les détails. De comprendre pourquoi un ajout minuscule peut bouleverser complètement le sens d’une photographie. Et surtout, il rappelle qu’une œuvre d’art peut être intelligente sans devenir prétentieuse, engagée sans sombrer dans la démonstration, et profondément humaine tout en étant peuplée de monstres.

Mathilde Lemonnier appartient à cette famille d’artistes qui ne demandent pas la permission de créer. Elle détourne, elle griffe, elle colore, elle invente, elle se moque des conventions. Elle nous offre une formidable revanche de l’imagination sur la rigidité du passé.

Les Monstrueux Ancêtres est donc bien davantage qu’un beau livre insolite. C’est une petite insurrection visuelle, un manifeste artistique contre la respectabilité figée, une exploration joyeusement féroce de notre mémoire collective et familiale.

Un véritable coup de cœur du Mague. Un ouvrage drôle, intelligent, impertinent, parfois dérangeant, toujours inventif. À découvrir, à offrir et surtout à conserver précieusement. Car ces monstres-là méritent vraiment de devenir nos nouveaux ancêtres.

Les Monstrueux Ancêtres*, de Mathilde Lemonnier, éditions Rouquemoute, 2026. Prix public : 34 €. ISBN : 978-2-487565-26-5.

Découvrir le livre :** https://www.rouquemoute-editions.fr/livre/les-monstrueux-ancetres/

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