Les images sont déjà là.
Elles ne naissent pas lorsque j’ouvre
mon carnet.
Elles m’accompagnent partout. Les paysages, les
visages, les couleurs continuent de vivre en moi
longtemps après que mes yeux se sont
détournés. Rien ne s’interrompt lorsque je cesse
de regarder.
Lorsque je reste longtemps sans dessiner, cette
présence devient une accumulation.
Les images continuent d’affluer.
Les sensations poursuivent leur travail invisible.
Les couleurs se superposent, les formes se
croisent. Chaque perception rejoint les
précédentes, jusqu’à former une densité
intérieure qui devient difficile à supporter. Ce
n’est pas leur intensité qui m’épuise, mais leur
simultanéité.
Alors je dessine.
Je ne cherche ni a me calmer ni à mettre de
l’ordre dans mon esprit. Mon attention se porte
entièrement sur la feuille, sur les formes qui
apparaissent, sur le mouvement de ma main.
Pendant ce temps, quelque chose change.
Les perceptions perdent une part de leur intensité
sans disparaître. Elles cessent de se confondre.
Ce qui se présentait comme un ensemble
indistinct commence à se différencier. Une place
semble se dessiner pour chacune, sans que je
décide de la lui donner.
Je sens progressivement le trop-plein s’apaiser.
Je n’ai pas besoin de détourner mon attention du
dessin pour percevoir que quelque chose change
en moi.
C’est comme retrouver une chambre rangée sans
avoir participé consciemment à son rangement.
Les objets sont toujours là, mais ils ne
m’empêchent plus de circuler.
Je n’ai pas eu à reconnaître chaque image ni à
comprendre chaque sensation. Mon attention
était ailleurs, entièrement engagée dans le dessin.
Ce qui me frappe, c’est cette simultanéité : ma
main poursuit son travail visible tandis qu’une
autre organisation semble s’accomplir en moi,
sans intention, sans consigne, sans effort dirigé
vers elle.
Le dessin ne supprime rien de ce que je perçois. Il
transforme la manière dont ces perceptions se
présentent ensemble. Leur présence demeure,
mais elle ne m’envahit plus de la même façon.
Je sens cette transformation pendant qu’elle se
produit, sans avoir à la conduire.
Je n’ai rien cherché à mettre en ordre. J’ai
dessiné. Et ce qui m’envahissait ne m’envahit
plus.





