Je dessinais avant de savoir écrire mon prénom.
Avant les mots, avant les explications, avant
même de pouvoir décrire ce que je percevais , ma
main trouvait déjà sur le papier une manière de
s’exprimer qui ne m’a jamais posé de difficulté.
Je n’ai jamais eu à apprendre à être moi-même
lorsque je dessinais.
Devant la feuille, aucune nécessité de justifier ma
manière de regarder, de choisir une couleur, de
poursuivre une forme. Mon attention se porte
naturellement sur ce qui apparaît. J’accueille ce
qui me surprend sans chercher à le ramener vers
une intention première. Rien ne m’oblige à
interrompre ce mouvement pour vérifier si ma
manière de faire est celle qu’il faudrait avoir.
Je ne me regarde pas dessiner pour savoir si je
dessine comme il faudrait.
Je dessine.
Cette évidence, qui m’accompagne depuis
l’enfance, contraste avec mon expérience de
l’existence en dehors du dessin.
Je ne voulais pas une étiquette.
Je voulais comprendre.
Comprendre pourquoi certaines situations
ordinaires exigeaient de moi une attention
considérable, pourquoi je pouvais être
entièrement engagée dans une activité complexe
et me sentir démunie dans des circonstances qui
semblaient simples pour les autres.
Dans les relations sociales, mon attention pouvait
se diviser. Une partie demeurait tournée vers ce
que je vivais, ce que j’entendais, ce que je
percevais. Une autre devait anticiper les
réactions, mesurer mes paroles, interpréter les
silences, chercher à comprendre ce qui était
attendu.
Je pouvais être présente à une situation tout en
devant surveiller ma propre présence.
Dans le dessin, cette séparation n’existe pas de la
même manière.
Je suis attentive à la pression de ma main, au
déplacement d’une forme, à la rencontre des
couleurs. Mon corps participe entièrement à ce
qui se construit. Je peux travailler pendant des
heures, éprouver une fatigue physique,
recommencer, approfondir. Cette intensité
m‘engage tout entière, sans m’imposer de devenir
l’observatrice inquiète de mes propres gestes.
L’effort existe. Il n’a pas le même objet.
Dans le dessin, mon attention accompagne ce
que je fais. Dans certaines situations sociales, elle
doit également surveiller celle que je suis.
Cette différence ne m’est pas apparue que bien plus
tard. Je n’avais jamais eu besoin de comprendre
pourquoi le dessin m’était si naturel. C’est la
difficulté d’exister en dehors de lui qui m’a
conduite à m’interroger.
Je découvre alors qu’un mot peut avoir
deux vies.
Il peut devenir une prison ou une clé.
Comprendre mon fonctionnement n’a rien changé
à ma manière de dessiner. Cela m’a permis de
regarder autrement les efforts que j’avais
accomplis pour m’adapter, sans toujours savoir
pourquoi ils étaient nécessaires.
Tout cela n’attendait aucune autorisation
pour exister.
Le dessin n’a jamais attendu que je sache me
définir. Il précédait les mots, les attentes, les
comparaisons. Il demeure aujourd’hui cette
expérience dans laquelle je peux être attentive à
mon geste sans avoir à surveiller ma légitimité.
Je n’y ai pas appris à devenir libre. Je n’y ai jamais
connu cette obligation de devenir autre.
Ce que je découvre aujourd’hui ne concerne donc
pas ce que le dessin m’a apporté, mais ce qu’il n’a
jamais exigé de moi.
Je n’ai jamais eu à me conformer pour dessiner.
C’est en quittant la feuille que j’ai découvert
qu’on pouvait attendre de moi une autre
manière d’exister.





