Pourquoi ces hachures plutôt qu’un
trait continu ?
Parce qu’elles possèdent un rythme.
Un trait. Une interruption. Un autre trait.
La pression varie, les intervalles se resserrent, la
cadence change. Aucun geste ne reproduit
exactement le précédent. Pourtant, une continuité
apparaît.
Une danse graphique.
Je ne suis aucune partition. Elle s’écrit à mesure
que ma main avance.
Au commencement, je distingue les traits, leurs
directions, leurs espacements. Puis leur
succession m’emporte. Je cesse de décider de
chaque mouvement.
Je ne quitte pas le dessin. Je cesse de me
regarder dessiner.
Les hachures sont le temps rendu visible.
Mais ce temps n’est plus celui que je mesure.
Je ne compte rien. Les gestes se succèdent, les
interruptions se fondent dans la continuité du
mouvement. Je suis entièrement absorbée.
Je reconnais dans cette expérience quelque
chose qui s’apparente à l’auto-hypnose. Je ne
cherche pas cet état. Il apparaît lorsque la
répétition m’entraîne au-delà de la surveillance
consciente de ma main.
Le rythme ne m’éloigne pas du dessin. Il m’y
engage plus profondément.
J’écoute parfois Mozart. Ses reprises, ses
accélérations, ses silences accompagnent mon
travail. Mais mes hachures possèdent leur propre
musicalité.
La musique ne commande pas mon geste.
Le geste trouve son tempo.
Chaque trait est une tentative. Le suivant ne
corrige pas le précédent. Il le complète.
Les hachures se rapprochent, se superposent,
changent de direction. La forme se construit sans
que j’en prévoie chaque variation.
Je peux interrompre le mouvement, choisir une
autre couleur, reprendre ailleurs. Mais tant que le
rythme se poursuit, je n’ai plus besoin de conduire
consciemment chaque trait.
Je demeure présente sans exercer un
contrôle permanent.
Lorsque ma main insiste, ce n’est pas parce
qu’elle hésite, c’est parce qu’elle écoute.
Elle écoute cette cadence née du mouvement
lui-même.
Le trait continu traverse l’espace. Les hachures
le scandent.
Chaque interruption appelle une reprise. Chaque
reprise introduit une différence. De ces
différences naît une continuité qui finit par
m’absorber entièrement.
Je ne sais pas à quel instant la répétition devient
absorption.
Je sais seulement qu’un renversement s’opère.
Je commence par dessiner des hachures. Puis
leur rythme m’emporte au point que je n’ai plus
besoin de conduire chacune d’elles. Je suis tout
entière dans le dessin. Ce n’est plus seulement
ma main qui trace : c’est le rythme graphique
qui semble guider mon geste.





