Le silence de l’atelier n’est jamais vide.
Mes carnets sont ouverts, mes feutres disposés,
les couleurs à portée de main. Je prépare mes
outils comme je prépare mon sac avant d’aller
courir. Ce rituel ne possède rien d’exceptionnel. Il
marque simplement le moment où je suis prête à
accueillir ce qui ne peut être entièrement prévu.
J’écris, je dessine, je retourne à l’écriture, je
repars vers le dessin.
Ces deux langages se croisent et se prolongent.
Un mot peut déplacer une forme. Un dessin peut
ouvrir une phrase. Aucun ne possède
définitivement le premier rôle.
Sur le papier, les graphismes s’accumulent. Les
lignes se croisent, les couleurs se superposent,
certaines formes disparaissent sous d’autres. Je
reviens sur des zones déjà travaillées, j’en
traverse de nouvelles. La composition se densifie
jusqu’à devenir un ensemble où les traces se
mêlent et se confondent.
Puis je retourne la feuille.
Au verso, il reste parfois une trace, parfois une
forme, parfois plusieurs. Toujours une part très
réduite de ce qui occupait le recto. La multitude
s’est contractée en quelques présences
graphiques.
Cette réduction ne correspond à aucune sélection
que j’aurais volontairement effectuée. Certaines
encres ont pénétré les fibres du papier, d’autres
sont restées à la surface. Les couleurs se sont
diffusées différemment selon leur composition, la
quantité déposée et les caractéristiques du
support.
L’absorption, la capillarité et les interactions entre
les matériaux ont produit ce résultat.
Je peux en comprendre les mécanismes sans être
capable d’en anticiper précisément les effets.
Ce n’est pas une absence de causes. C’est une
transformation qui échappe à mon intention.
J’ai réalisé le dessin initial. Mais je n’ai pas décidé
de ce qui subsisterait de l’autre côté.
Cette expérience me rappelle un texte dont il ne
resterait qu’un mot, quelques mots ou un
fragment de phrase. Non pas les éléments que
j’aurais retenus pour leur importance, mais ceux
qu’un processus indépendant de ma volonté
aurait conservés.
Ces mots pourraient devenir le commencement
d’un autre texte, sans que j’en connaisse encore
la direction.
Il en va de même pour ces traces.
Elles proviennent de mon travail, mais leur
présence au verso ne résulte pas d’une décision
graphique consciente. Elles constituent une
proposition issue de mes gestes, transformée par
les propriétés de la matière.
La matière me donne un commencement que je
n’avais pas imaginé. À moi d’en découvrir la
suite.
Il m’arrive de laisser cette empreinte intacte. Mais
parfois, je m’en saisis pour commencer un autre
dessin.
Je ne suis plus devant une feuille blanche.
Une forme, une couleur, une direction occupent
déjà l’espace. Elles ne correspondent pas
nécessairement à ce que j’aurais choisi de tracer.
Je dois composer avec leur présence, leurs
limites, leurs interruptions.
Cette situation peut devenir plus exigeante que de
commencer sans aucune marque préalable.
La feuille blanche laisse le premier geste
entièrement ouvert. L’empreinte, elle, introduit
une condition. Elle déplace mes habitudes,
contrarie certaines directions, en rend d’autres
possibles.
Il ne s’agit pas de compléter ce qui serait
inachevé. Il s’agit de faire naître autre chose à
partir d’une configuration que je n’ai pas
déterminée.
C’est ici que le cadavre exquis prend tout son sens.
Dans cette pratique collective, chaque participant
poursuit une création dont il ne maîtrise pas
entièrement le déroulement. Une proposition
passe d’une main à une autre et se transforme au
fil de ses reprises.
Dans mon travail, cette alternance s’établit entre
mon geste et les propriétés physiques et physico-
chimiques des matériaux.
Je compose un premier dessin. L’encre traverse
partiellement le papier. Le verso conserve
quelques traces. À partir de cette transformation,
un autre dessin peut naître.
La matière ne possède ni intention ni conscience.
Elle n’est pas un second artiste. Mais elle introduit
dans mon processus une intervention que je ne
peux réduire à l’exécution de ma volonté.
C’est cette différence qui rend
l’expérience féconde.
Je ne maîtrise pas entièrement ce qui m’est
transmis, et je ne cherche pas à retrouver coûte
que coûte l’image que j’aurais initialement
imaginée.
Je m’approprie cette configuration inattendue.
Une courbe peut devenir l’amorce d’une
composition. Une tache colorée peut déplacer
l’équilibre de la feuille. Quelques traces
dispersées peuvent susciter des rapprochements
que je n’aurais pas envisagés.
Ce qui subsiste du premier dessin ne constitue
plus seulement son envers.
Cela devient une autre possibilité.
Chaque empreinte devient une invitation.
L’encre n’a pas retenu les éléments les plus
importants de ma composition. Elle n’a pas
effectué un choix esthétique. Ses propriétés ont
simplement déterminé ce qui pouvait traverser.
Pourtant, lorsque ces traces apparaissent au
verso, elles acquièrent une présence nouvelle.
Une ligne presque perdue parmi les
superpositions du recto peut devenir
déterminante dans un espace où elle se retrouve
isolée. Plusieurs marques auparavant dispersées
peuvent former une relation graphique inattendue.
Ce changement d’échelle et de contexte
transforme ma manière d’aborder la feuille.
Je ne retrouve pas le dessin que j’ai réalisé. Je
rencontre une autre organisation de certaines de
ses traces.
Et cette organisation peut devenir plus difficile à
poursuivre qu’une composition commencée
librement, parce qu’elle m’engage à travailler avec
ce qui existe déjà, sans en avoir décidé les
conditions.
Je pense à nouveau à l’écriture.
Un mot arraché à son texte initial ne porte plus
exactement les mêmes relations. Il peut faire
surgir d’autres phrases, d’autres associations. Il
ne résume pas le texte dont il provient ; il permet
d’en commencer un autre.
De la même manière, les empreintes du verso ne
résument pas le dessin du recto.
Elles peuvent en ouvrir un nouveau.
Le dialogue continue.
Il ne se déroule pas entre deux volontés, mais
entre une intention artistique et les
transformations matérielles qu’elle met en
mouvement.
Mes gestes produisent des effets que je n’ai pas
entièrement anticipés. Ces effets modifient les
conditions de mes gestes suivants.
La création avance ainsi par déplacements
successifs. Ce qui résulte d’une première
intervention devient parfois l’origine d’une autre.
Chaque dessin appelle un autre dessin.
Je ne cherche pas à faire du hasard une
explication. Ce qui apparaît possède des causes
matérielles. Mais leur combinaison produit des
résultats dont je ne connais pas à l’avance la
configuration.
C’est cette rencontre entre un phénomène
explicable et une forme imprévisible qui
m’intéresse.
Le cadavre exquis de la matière n’est pas une
oeuvre créée à ma place. C’est une création dans
laquelle je ne détermine pas seule chaque
commencement.
Je dessine ce que j’ai choisi. La matière en
conserve ce qu’elle peut. Et c’est parfois à
partir de ce qui m’échappe que commence le
dessin auquel je n’aurais jamais pensé.





