Art of Juliette

L’imprévisible et la peur

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« Ce qui m’effraie dans le monde ne m’effraie plus
lorsque je dessine. »

Comment l’engagement dans le geste graphique modifie-t-il mon expérience du danger sensoriel, lorsque l’imprévisible, subi dans le quotidien, devient dans le dessin une expérience à laquelle je peux prendre part sans peur ?

Je peux avoir organisé chaque heure de ma
journée, prévu mes déplacements, établi mes
activités, et sentir soudain cet équilibre se défaire.
Un bruit inattendu, un changement de
programme, une parole qui surgit au mauvais
moment suffisent parfois à provoquer une
réaction dont l’intensité dépasse largement
l’évènement lui-même.

Ce n’est pas seulement ce qui arrive qui me
bouleverse. C’est tout ce qui arrive avec lui.

Un bruit se détache, une lumière devient
insistante, des mouvements se multiplient, une
voix s’ajoute aux autres. Rien ne vient seul.
Chaque sollicitation en entraîne d’autres, qui se
superposent avant que je puisse les distinguer.
Mon attention est partout à la fois. Je ne parviens
plus à établir de distance entre ce qui m’atteint et
ce qui exige réellement une réponse.

Je me sens alors comme un animal en panique.

Mon corps entre en alerte avant que je puisse
comprendre ce qui se produit. Je cherche un
repère, une continuité, quelque chose que je
puisse anticiper. Ce sentiment de danger ne
correspond pas nécessairement à une menace
extérieure. Il appartient à l’intensité avec laquelle
mon corps reçoit certaines situations.

Je peux réduire certaines sollicitations
extérieures. Je ne peux pas réduire à volonté
l’activité de mes perceptions.

J’ai construit une discipline quotidienne qui me
permet de préserver des points fixes. La marche,
la musculation, le silence, les horaires et les
temps consacrés au travail composent une
organisation précise. Elle ne cherche pas à réduire
ce que je perçois. Elle me permet de ne pas devoir
tout réorganiser chaque fois que quelque chose
survient.

Mais aucune discipline ne peut empêcher le
monde de survenir.

Je dessine depuis l’enfance. Mes carnets
m’accompagnent partout. J’aime dessiner dans
des lieux différents, saisir une forme, poursuivre
une exploration, travailler sans attendre de
retrouver mon atelier. Le dessin appartient à ma
vie quotidienne autant qu’à ma recherche
artistique.

Cette présence constante de mes carnets répond
aussi à une autre nécessité.

Lorsque les sollicitations deviennent trop
intenses, je sais que je peux dessiner. Je n’ai pas
besoin de changer de lieu, de retrouver des
conditions idéales ou d’attendre que ce qui
m’entoure se calme. J’ouvre mon carnet.

Dès les premiers gestes, quelque
chose s’apaise.

Il n’existe encore aucune image constituée. Ma
main commence seulement à avancer sur le
papier. Pourtant, le changement est déjà
perceptible.

La pointe rencontre la surface. Je sens sa
résistance, le déplacement du trait, la continuité
du mouvement. Mon attention s’engage dans ce
contact. Les bruits, les présences et les
évènements extérieurs ne disparaissent pas
nécessairement. Mais ils cessent d’occuper toute
la place.

Ce n’est pas une diminution de l’intensité
perceptive. C’est une modification de la manière
dont je la traverse.

Le paradoxe apparaît lorsque j’observe ce qui se
produit sur la feuille.

Je n’ai pas besoin de savoir ce que je
vais dessiner.

Une forme en appelle une autre. Une couleur
déplace un équilibre. Une répétition fait apparaître
une différence. Je ne connais pas à l’avance le
chemin que prendra mon dessin. Je peux suivre
un mouvement, changer de direction, découvrir
une relation que je n’avais pas envisagée.

Cette absence de prévision, qui peut me mettre
en difficulté dans le quotidien, ne provoque ici
aucune panique.

La différence ne réside donc pas uniquement
dans la présence ou l’absence d’incertitude. Elle
tient à la place que j’occupe dans ce qui arrive.

Dans le monde extérieur, certaines sollicitations
surgissent sans que je puisse intervenir sur leur
apparition. Dans le dessin, je ne maîtrise pas tout
ce qui advient, mais chaque transformation se
produit à travers un geste auquel je participe.

Je ne suis plus seulement celle qui reçoit. Je
deviens celle qui fait apparaître.

Ce passage me semble essentiel. Il ne signifie pas
que je prends le contrôle de mes perceptions. Je
continue de ressentir intensément, d’associer, de
remarquer, de recevoir. Mais l’attention n’est plus
entièrement mobilisée par ce qui surgit de
l’extérieur. Elle accompagne une transformation
dont mon corps est aussi l’origine.

Mon fonctionnement autistique, mon haut
potentiel intellectuel et ma synesthésie
appartiennent à cette expérience. Je ne cherche
pas à expliquer l’apaisement par une seule de ces
particularités. J’observe plutôt une relation
récurrente entre l’intensité de certaines situations
sensorielles, la réaction de mon corps et la
modification immédiate de mon attention lorsque
je commence à dessiner.

Le dessin n’est pas né de la peur. Il constitue mon
premier langage. J’y explore depuis l’enfance les
relations entre les formes, les couleurs, les
mouvements et les variations de mon attention. Je
dessine par plaisir, par curiosité, par nécessité de
création. L’apaisement n’est pas la finalité de
cette pratique.

Mais il en révèle une dimension que je n’avais pas
encore examinée avec cette précision.

Sur la feuille, les traces du geste demeurent. Je
peux observer leurs reprises, leurs interruptions,
leurs déplacements. Ce que la page ne donne pas
directement à voir, c’est la transformation de mon
expérience au moment où ces traces ont
commencé à apparaître.

L’écriture me permet de revenir sur cet instant.
Elle cherche à rendre perceptible ce qui ne
demeure pas sur le papier : l’état d’alerte qui
précédait le dessin, l’entrée dans le geste, le
changement dans la manière de recevoir ce qui
m’entoure. Elle ne prétend pas reconstituer
exactement ce qui s’est produit. Elle met en
relation ce que j’ai éprouvé et ce que ma pratique
me permet d’observer.

Mes carnets nomades accompagnent ainsi deux
nécessités qui ne se confondent pas : mon désir
de dessiner partout et la possibilité d’entrer dans
le geste lorsque l’environnement devient difficile à
recevoir. Leur présence ne garantit pas que je
dessinerai. Elle maintient ouverte cette possibilité.

Dans les deux cas, je ne maîtrise pas ce qui
va arriver.

Dans le quotidien, l’imprévisible peut me saisir
avant que j’aie trouvé comment lui répondre. Dans
le dessin, je peux avancer vers ce que je ne
connais pas, parce que mon geste participe à son
apparition.

La peur ne disparaît pas du monde. Mes
perceptions ne deviennent pas moins intenses. Et
le dessin ne transforme pas toute incertitude en
expérience heureuse.

Mais il existe, dans le mouvement de ma main,
une différence que je peux éprouver dès son
commencement.

Ce qui surgit sans moi peut me terrifier. Ce qui
surgit par mon geste peut m’échapper sans me
faire peur.

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