Ma mère me manque. Je suis libre et
libérée d’elle.
Ces deux vérités coexistent. La disparition de
ma mère a mis fin à une relation dans laquelle
une part de mon existence s’était organisée
autour de ses attentes. Certaines étaient
exprimées, d’autres s’étaient inscrites en moi
au point de devenir difficiles à distinguer de
mes propres exigences.
Je n’avais plus à lui répondre. Mais je ne
savais pas encore comment vivre sans les
repères que cette relation avait construits.
J’ai froid, je me sens seule dans un monde
qui vacille.
Quand on a passé toute sa vie dans une
cage et qu’un jour la porte s’ouvre, on ne
court pas vers l’extérieur, on reste immobile.
La liberté ne m’a pas immédiatement donné
une direction. Elle a d’abord révélé l’étendue
de ce que je ne connaissais pas encore de
moi-même.
Cette traversée appartient désormais à mon
histoire. Ce qui m’intéresse est ce qu’elle a
rendu visible.
Mes perceptions existaient depuis l’enfance.
Les sons, les lumières, les odeurs, les
mouvements et les variations les plus
discrètes de mon environnement traversaient
mon corps avec une intensité particulière. Je
les recevais sans pouvoir toujours les
distinguer ni les tenir à distance.
Mais vivre cette intensité ne signifiait pas
encore lui reconnaître toute sa place.
Il y avait ce que je percevais et ce que je
pensais devoir être. Entre les deux, une
distance que je ne savais pas mesurer.
Ma peau est une éponge à vibrations, à
émotions, à sensations.
J’ai parfois l’impression d’avoir
constamment la chair de poule.
Dans la rue, je ne peux plus écouter
la musique.
Les sons de la ville s’y mêlent.
Les voix, les mouvements, les lumières et les
odeurs se rencontrent avant même que je
puisse les distinguer. Mon corps reçoit
simultanément ce qui se déploie autour de lui.
Je ne peux pas séparer les perceptions.
Elles forment une seule vague.
Je n’ai pas commencé à percevoir ainsi après
la mort de ma mère. Mais je crois que sa
disparition a accompagné la fin d’une forme
de déni : non pas celui de mes sensations,
mais celui de leur importance dans la
personne que je suis.
En me retrouvant, j’ai rencontré de plein fouet
ce qui avait toujours été là.
Je ne cherche plus à réduire mes perceptions
pour qu’elles correspondent à une mesure
extérieure. Je n’ai plus besoin de les
considérer comme une particularité à
corriger, ni de les maintenir à l’écart de
l’image que j’ai de moi.
Le dessin, lui, n’avait jamais attendu cette
reconnaissance.
Il est mon premier langage. Depuis l’enfance,
il donne forme à ce que je perçois, sans
exiger que je puisse le nommer. Le
mouvement de ma main, la pression d’un trait,
la rencontre de deux formes constituent une
manière de répondre à ce qui me traverse.
Le dessin est le support de mes perceptions.
Il n’en est pas la limite.
Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je
ressens existe avant la feuille et continue
d’exister lorsque je la quitte. Je n’ai jamais eu
besoin de connaître les mots pour que cette
expérience trouve une forme dans le dessin.
L’écriture est venue autrement.
Depuis l’écriture de mon premier livre,
quelque chose remonte sans arrêt.
Je ne le décide pas.
Il surgit.
Écrire me transperce le bide.
Je cherche des mots pour communiquer ce
que j’éprouve. Non pour expliquer mes
dessins, ni pour convertir mon langage
graphique en phrases. J’écris parce que les
mots constituent un langage que je peux
partager avec les autres.
Ils me permettent de dire ce que je vois, ce
que je ressens, ce que je perçois, jusque dans
les rencontres entre les sensations que je ne
parviens pas toujours à séparer.
Il ne s’agit pas de rendre mon expérience
semblable à celle de quelqu’un d’autre. Je
voudrais au contraire parvenir à communiquer
ce qui lui est propre, sans l’appauvrir pour la
rendre plus facilement reconnaissable.
Ce désir de communication est lié à la liberté
que j’éprouve désormais.
Pendant une partie de ma vie, j’ai cherché à
répondre à des attentes qui n’étaient pas les
miennes. Après la mort de ma mère, j’ai été
libérée de cette relation, mais j’ai traversé une
période où je ne savais plus exactement qui
j’étais.
Aujourd’hui, je ne suis plus à cet endroit.
J’assume pleinement l’intensité de mes
perceptions, leur singularité et la place
qu’elles occupent dans mon existence. Je n’ai
plus à me demander si elles sont acceptables
pour leur reconnaître le droit d’exister.
La liberté que j’éprouve ne consiste plus
seulement à ne pas devoir être celle qu’on
attendait.
Elle consiste à être pleinement celle que
je suis.
Et cette liberté a ouvert un mouvement vers
les autres. Ce que je gardais au plus près de
mon expérience, je souhaite désormais le
communiquer.
Le dessin demeure mon premier langage.
L’écriture me permet d’en rejoindre un autre,
celui des mots que nous partageons.
Je n’écris pas pour que les autres perçoivent
comme moi.
J’écris pour qu’ils puissent rencontrer
quelque chose de ce que je perçois.





