« Fred, est-ce que tu penses que je suis
autiste ? »
Il est resté silencieux un instant, puis il a
répondu : « Tu es la maison témoin de l’autisme. »
Cette réponse ouvrait une autre lecture de mon
existence. Je percevais les tensions, les
contradictions, les écarts entre les paroles et les
actes avec une intensité que je ne savais pas
atténuer.
Toute mon énergie était tournée vers une
seule idée : comprendre ce qui en moi semblait ne
jamais trouver sa place.
Je ne pouvais pas participer à ce que je percevais
comme un mensonge collectif, même insignifiant.
Mon corps réagissait avant toute décision. Je
suffoquais. Comprendre ce que l’on attendait de
moi ne me donnait pas la capacité de m’y
conformer.
Puis ma mère est tombée malade.
Le cancer n’a pas seulement envahi son
corps, il a révélé les lignes de fracture qui
existaient déjà entre nous.
Les tensions familiales exigeaient des prises de
position auxquelles je ne pouvais consentir.
On attendait de moi que je choisisse un
camp. Je ne pouvais offrir que ma présence.
Cette fidélité a été prise comme une
trahison.
Je voulais rester auprès de ma mère sans
renoncer à ce que je percevais. Cette impossibilité
de participer à un fonctionnement que je
ressentais comme faux m’a éloignée de ceux que
j’aimais.
J’ai embrassé la main devenue froide de
ma mère.
À sa mort, j’ai aussi perdu le lien avec le reste de
ma famille. Ceux qui vivaient encore sont devenus
absents. Je n’avais choisi aucune de ces pertes.
La vérité ne m’a jamais protégée, elle m‘a
simplement permis de ne pas me perdre.
Le dessin existait avant ces ruptures. Il était déjà
mon langage.
J’ai souvent imaginé que si l’on m’enfermait dans
une prison avec un carnet et quelques crayons, je
pourrais encore me sentir libre. Je n’aurais besoin
de rien d’autre.
Les murs resteraient là. Mon corps ne pourrait pas
les traverser. Mais la puissance de mes
perceptions ne s’arrêterait pas à leurs limites.
Lorsque je dessine, mes perceptions ne trouvent
pas seulement un endroit où se déployer. Elles se
nourrissent de ce que je dessine.
Une sensation engage un geste. Le geste fait
apparaître une forme que je n’avais pas prévue.
Cette forme attire mon attention vers un rapport,
une couleur, une direction que je n’avais pas
encore perçus. À mesure que le dessin avance, ce
que je vois transforme ce que je suis capable de
voir.
Je ne cherche pas à épuiser cette succession. Elle
ne possède pas de terme que je puisse anticiper.
Le dessin nourrit mes perceptions autant que mes
perceptions nourrissent le dessin.
Une feuille possède des bords. Mon geste
rencontre la résistance du papier. Mais l’étendue
de ce que je perçois ne se confond pas avec celle
du support.
Je peux suivre plusieurs directions, en
abandonner certaines, revenir à une sensation,
laisser apparaître ce que je n’avais pas prévu. Mes
perceptions ne m’enferment plus dans une
situation à laquelle je dois répondre. Elles
deviennent les possibilités mêmes de mon geste.
Je n’ai aucun rôle à tenir, aucune appartenance à
préserver, aucune parole à soutenir contre ce que
je ressens.
Je peux me tromper sans me trahir.
Le dessin ne remplace pas ceux que j’ai perdus. Il
n’efface aucune absence. Mais il demeure ce
langage dans lequel l’intensité de mes
perceptions n’a pas à être diminuée pour devenir
acceptable.
Je n’y cherche pas la liberté. Je l’éprouve.
Une feuille suffit. Ses bords ne sont pas les miens.





