Le silence hurlait en moi. Il fallait que ce hurlement
trouve des mots.
Le dessin était déjà là. Depuis l’enfance, il
constituait mon langage le plus naturel. Je n’avais
pas à chercher comment y entrer. Ce qui se
produisait entre mon regard, mon corps et la
matière appartenait à une langue que je
connaissais sans avoir eu besoin de l’apprendre.
Mais je pouvais toujours dessiner depuis toujours et
demeurer incapable de faire comprendre aux
autres comment je percevais le monde.
Le dessin ne se réduit pas à son apparence
esthétique. Il possède ses propres relations, ses
tensions, ses organisations. Il n’a pas besoin
d’être expliqué pour exister. Pourtant, celui qui le
regarde ne peut pas nécessairement connaître les
sensations, les associations ou les intensités
perceptives depuis lesquelles je travaille.
La découverte de mon fonctionnement Asperger,
de mon haut potentiel intellectuel et de ma
synesthésie a donné un éclairage nouveau à cette
distance. Certaines expériences que je pensais
communes ne l’étaient pas. Ce qui me semblait
évident pouvait être étranger à ceux qui
m’entouraient. Je reconnaissais combien ma
manière de recevoir les sensations, d’établir des
relations et d’organiser mon attention pouvait
différer de la leur.
Cette prise de conscience avait quelque chose de
violent. Elle ne modifiait pas ce que je percevais,
mais révélait l’étendue de ce qui demeurait
difficile à partager.
Le silence m’a longtemps permis d’avancer,
enseigner, créer, aimer, traverser les deuils, les
ruptures et les violences invisibles sans
interrompre le mouvement.
Il avait aussi laissé s’accumuler des paroles que je
n’avais pas prononcées, des expériences restées
sans formulation, des incompréhensions
auxquelles je ne trouvais aucune réponse.
Mon premier livre est né de cette accumulation.
La colère a précipité les mots. Je devais dire ce
qui avait été retenu, donner une forme à ce qui ne
pouvait plus demeurer silencieux.
Mais derrière cette urgence apparaissait une
autre question : comment faire comprendre ce
que je percevais ?
Le dessin était mon langage. Les mots
appartenaient à un langage commun, celui dans
lequel je pouvais m’adresser à quelqu’un qui ne
voyait pas, ne ressentait pas et ne pensait pas
nécessairement comme moi.
Écrire ne possédait pas la spontanéité du dessin.
Une sensation pouvait être parfaitement
identifiable pour moi et devenir imprécise dès que
je cherchais à la formuler. Je devais examiner les
mots, leurs nuances, les relations qu’ils
établissaient.
Je changeais un verbe. J’enlevais un adjectif qui
ajoutait une intention étrangère à mon expérience.
Je déplaçais une proposition pour retrouver
l’ordre dans lequel les choses s’étaient produites.
Parfois, une seule expression modifiait le sens de
tout un passage. Je revenais alors à ce que j’avais
réellement perçu.
Ce travail est devenu une discipline quotidienne. À
force de répétition, j’affine mes formulations. Je
ne cherche pas à produire davantage de phrases,
mais à réduire l’écart entre mon expérience et ce
qu’elles permettent d’en comprendre.
Je n’écris pas ce que je dessine. J’écris comment
je perçois le monde.
Mes dessins ne sont pas des illustrations de mes
textes. Mes textes ne cherchent pas à expliquer
mes dessins. Ils examinent les conditions
perceptives depuis lesquelles je regarde, je
ressens et je travaille.
Une sensation peut apparaître avant que je
l’identifie. Mon attention peut s’attacher à une
variation presque imperceptible, tandis qu’un
événement plus évident m’échappe. Certaines
couleurs possèdent pour moi une intensité qui ne
se limite pas à leur apparence. Le corps participe
à ces expériences sans toujours se manifester de
manière consciente.
Je connais ces phénomènes depuis l’intérieur.
Mais les connaître ne suffit pas à les transmettre.
C’est là que commence l’énigme des mots.
Comment décrire une expérience sans supposer
que celui qui me lit dispose des mêmes repères ?
Comment donner accès à une sensation qui ne
peut être directement partagée ? Comment
rendre intelligible ce qui, pour moi, se présente
avant toute explication ?
Je pars de situations précises : un dessin en
cours, une course, un déplacement de mon
attention, une sensation dont l’intensité me
surprend. J’en examine les circonstances, j’en
distingue les composantes, je cherche une
construction suffisamment exacte pour qu’un
autre puisse suivre le chemin de ma perception
sans avoir à l’éprouver lui-même.
Mes livres témoignent de cette recherche en
mouvement. Le premier portait la colère de ce qui
devait être dit. Le deuxième a ouvert une autre
manière d’aborder mon expérience. Le troisième
m’a conduite vers une observation plus intérieure
de la matière du dessin, de ce qui s’y transforme
et de ce que l’attention permet d’en saisir.
L’écriture s’est développée au contact de
questions qui se déplaçaient à mesure que je
travaillais.
Il m’arrive de penser que je rédige un mode
d’emploi de ma propre personne.
Non pas un ensemble de règles permettant de me
définir, mais une trace de mon fonctionnement
intérieur : ce qui attire mon attention, ce qui me
traverse, ce qui m’envahit, ce qui échappe à ma
conscience, ce qui modifie la manière dont je
regarde et dont je ressens.
Chaque texte en précise un fragment. Aucun ne
suffit à lui seul.
Les autres peuvent regarder mes dessins, écouter
mes paroles, observer mes réactions, sans
connaître les mouvements perceptifs qui les
accompagnent. L’écriture leur donne des repères
là où il n’existait auparavant qu’une expérience
intérieure.
Je pense aussi à ceux qui éprouvent des
expériences semblables sans avoir trouvé les
mots pour les nommer. Je ne connais pas leur
perception et ne prétends pas parler à leur place.
Mais une phrase peut offrir un point de
reconnaissance, permettre à quelqu’un
d’identifier dans son propre vécu quelque chose
qu’il n’avait jamais réussi à exprimer.
Une trace personnelle peut ainsi devenir un lieu
de rencontre.
C’est l’une des raisons pour lesquelles cette
discipline quotidienne m’importe. Chaque texte
ajoute une formulation à celles qui existent déjà. Il
ne clôt pas la recherche. Il en précise une partie,
laisse apparaître de nouvelles questions, oblige
parfois à reprendre ce que je pensais avoir
compris.
Dessiner l’attention est devenu le territoire de ce
travail. Le dessin y conserve son autonomie,
tandis que l’écriture examine les expériences
perceptives dont ma pratique me permet d’être
témoin. L’un ne traduit pas l’autre. Ils participent à
une même recherche depuis des langages
différents.
Je n’attends pas des mots qu’ils reproduisent
exactement une sensation. Je leur demande de
construire une possibilité de compréhension.
Des mots ne sont pas venus remplacer le
dessin. Ils sont venus rejoindre ce qu’il savait
depuis toujours.
Mais ce qu’ils rendent possible est d’une
autre nature.
Le dessin demeure mon langage naturel.
L’écriture me permet de chercher, dans le langage
commun, les moyens de communiquer ce qui
m’appartient en propre.
Chaque jour, je reprends cette énigme. Je travaille
les mots, j’éprouve leur précision, je laisse une
trace de ce que je parviens à formuler et de ce qui
demande encore à l’être.
Je n’écris pas pour que les autres perçoivent
comme moi.
J’écris pour qu’ils puissent comprendre quelque
chose de ce que je perçois.





