Je ne quitte jamais mon carnet.
Certains artistes cherchent l’inspiration. Je n’ai
jamais eu à la chercher. Ce qui m’entoure me
saisit sans interruption.
Je perçois une multitude de choses à la fois. Les
couleurs, les formes, les lumières, les
mouvements prennent une intensité considérable.
Une nuance peut me bouleverser. Un contraste
peut retenir toute mon attention. Et tandis que j’en
éprouve encore la force, d’autres perceptions
surviennent.
Le monde est magnifique. Sa richesse me
déborde parfois. Je ne choisis ni ce qui m’atteint
ni l’intensité avec laquelle je le reçois.
Mon carnet m’accompagne au milieu de
cette profusion.
Je ne cherche pas reproduire ce qui m’a saisie.
Une couleur, une forme, une lumière peuvent
déclencher mon geste sans jamais apparaître sur
la feuille. Ce qui s’y inscrit appartient à mon
propre langage.
Dessiner m’est aussi naturel que parler. Je n’ai
pas besoin de nommer ce qui me traverse pour lui
donner une place. J’ouvre mon carnet. Je
dessine.
L’intensité de mes perceptions modifie alors ma
manière de travailler. Les courbes changent de
tempo, les hachures se multiplient, les formes se
densifient, les couleurs se saturent ou s’allègent.
Je n’établis aucune correspondance entre une
sensation et un signe. Ce qui m’a saisie agit sur le
dessin sans chercher à se faire reconnaître.
Mon carnet est devenu la forme légère de
mon atelier.
Je peux commencer une page dans un jardin,
poursuivre un dessin dans un café, le reprendre
plusieurs jours après. Les expériences se
succèdent, mais le geste conserve sa continuité.
Un même dessin peut ainsi recevoir des intensités
différentes, éprouvées à des moments éloignés.
Lorsque je retrouve mes carnets des mois plus
tard, je ne sais pas toujours ce qui a déclenché
chaque dessin. Pourtant, certaines pages me
révèlent immédiatement la force de ce qui s’est
passé. Je la reconnais dans la densité des
hachures, l’insistance des courbes, la saturation
des formes et des couleurs.
Je ne retrouve pas l’image de ce que j’ai perçu.
J’en retrouve la trace dans ma manière de
dessiner.
Le carnet prolonge mon regard.
Il m’accompagne parce que mes perceptions
n’attendent pas. Je peux y répondre au moment
où elles me traversent, sans devoir les retenir, les
expliquer ou les reproduire.
Le monde ne cesse de m’atteindre. Mon dessin
ne lui ressemble pas. Il en absorbe l’intensité.





