Commençons par une évidence : on peut détester Emmanuel Macron. On peut contester sa politique, réclamer son départ, manifester contre ses décisions, dénoncer ses erreurs et même pratiquer une satire féroce à son égard. La République n’est pas une monarchie et le chef de l’État n’est pas une divinité qu’il faudrait révérer. Mais il existe une différence fondamentale entre la contestation et l’insulte, entre l’impertinence et la grossièreté, entre la liberté d’expression et cette étrange jouissance contemporaine qui consiste à humilier publiquement celui que l’on combat.
Ce qui frappe dans cette vidéo n’est d’ailleurs pas tellement la vulgarité de l’enfant. À huit ans, on répète des mots, on imite les adultes, on cherche à impressionner, à provoquer, à attirer l’attention. Ce qui frappe, c’est la tranquillité apparente du père, présent à ses côtés, qui ne juge pas nécessaire de le reprendre immédiatement. Il ne s’agit pas de prétendre connaître l’éducation entière de cet enfant à travers quelques secondes de télévision. Mais cette scène pose une question : comment un adulte peut-il entendre son fils insulter aussi grossièrement le président de la République et les policiers sans lui expliquer que la colère n’autorise pas tout ?
Il fut un temps où l’on enseignait aux enfants que le respect n’était pas une récompense réservée aux gens que l’on aime. C’était précisément ce qui permettait de vivre avec ceux que l’on n’aimait pas. On pouvait combattre un adversaire sans le salir, critiquer un professeur sans l’injurier, désapprouver une autorité sans nécessairement la mépriser. Cette distinction semble aujourd’hui s’effacer au profit d’une confusion désolante : pour être libre, il faudrait être insolent ; pour être courageux, il faudrait être grossier ; pour être politiquement éveillé, il faudrait savoir insulter avant de savoir argumenter.
Et que dire de cette étrange glorification de la parole enfantine ? Sur les réseaux sociaux, certains se réjouissent de la scène comme si ce garçon venait de prononcer un discours historique. La vérité sortirait de la bouche des enfants, paraît-il. Peut-être. Mais la vulgarité aussi. Et les préjugés, et les colères familiales, et les slogans répétés sans toujours en comprendre la portée. Un enfant de huit ans peut parfaitement éprouver un sentiment d’injustice, comprendre que des lycéens manifestent ou s’inquiéter de ce qu’il observe. Cela mérite d’être entendu. Mais transformer ses insultes en manifeste politique relève davantage de l’exploitation émotionnelle que de la conscience citoyenne.
La journaliste, elle, se retrouve dans une situation délicate. Elle tente de modérer le garçon, lui demande de ne pas employer de gros mots, puis poursuit son interrogation. On peut lui reprocher de ne pas avoir interrompu plus rapidement l’échange. Mais l’essentiel de la responsabilité ne repose certainement pas sur elle. Le direct comporte des imprévus. Une journaliste ne peut pas deviner toutes les paroles qui sortiront de la bouche d’un passant, encore moins d’un enfant. La direction de franceinfo a néanmoins reconnu qu’elle n’aurait pas dû lui donner la parole et rappelé ses consignes aux équipes. C’est son droit. Mais interdire systématiquement les interviews d’enfants, si telle devait être la conséquence de cette affaire, serait une réponse bien pauvre à un problème autrement plus profond.
Car les enfants ont des choses à dire. Parfois magnifiques, parfois bouleversantes, parfois d’une justesse que les adultes ont perdue. Les faire taire parce que l’un d’eux s’est montré grossier serait absurde. Il faut simplement savoir les interroger, les protéger, contextualiser leurs paroles et ne pas transformer leur spontanéité en spectacle. La télévision doit exercer son discernement, pas renoncer à écouter l’enfance.
Mais revenons à l’essentiel : le respect de la fonction présidentielle. Emmanuel Macron passera. Comme sont passés François Hollande, Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac et tous les autres. Les présidents sont provisoires, les institutions doivent leur survivre. Or, lorsque le chef de l’État devient un simple objet d’injures, lorsque sa fonction ne suscite plus la moindre retenue, c’est quelque chose de notre culture démocratique qui se dégrade. Respecter la fonction présidentielle ne signifie pas obéir au président, encore moins admirer l’homme qui l’incarne. Cela signifie comprendre qu’une démocratie ne tient pas uniquement par ses lois, mais aussi par une forme de civilité collective.
Cette dégradation ne tombe pas du ciel. Les responsables politiques eux-mêmes ont largement contribué à brutaliser le débat public. Les plateaux de télévision cultivent l’affrontement, les réseaux sociaux récompensent l’outrance, les insultes rapportent des millions de vues et les nuances ne passionnent plus grand monde. La violence verbale est devenue une monnaie d’échange. Dans ce climat, comment s’étonner que les enfants finissent par reproduire la brutalité des adultes ?
Et puis il y a cette responsabilité éducative que notre époque semble parfois considérer comme une vieille idée réactionnaire. Dire à son enfant « tu ne parles pas comme ça » n’est pourtant ni une oppression ni une humiliation. C’est lui apprendre qu’il existe des limites, que les mots ont un poids, que la colère peut s’exprimer autrement que par l’insulte. Un enfant n’a pas besoin de parents qui applaudissent toutes ses provocations. Il a besoin d’adultes capables de lui transmettre les outils pour penser par lui-même, plutôt que de simplement reproduire leurs indignations.
Il serait évidemment injuste de faire de ce garçon le symbole d’une génération perdue. Il a huit ans, et toute la vie pour apprendre. Il n’a pas à porter sur ses épaules les travers d’une société adulte qui l’a filmé, diffusé, applaudi ou condamné. Ce sont précisément les adultes qui devraient avoir honte de transformer un enfant en héros ou en coupable national pour quelques secondes de télévision.
Cette affaire pourrait être anecdotique. Elle ne l’est pas complètement. Elle révèle un pays où l’on confond de plus en plus la liberté avec l’absence de limites, l’esprit critique avec le mépris, et l’éducation politique avec la transmission de ses propres colères.
On peut apprendre à un enfant à manifester. On peut lui expliquer l’injustice sociale, les inégalités, les difficultés des lycéens, les raisons de contester un gouvernement. On peut même lui apprendre à ne pas aimer Emmanuel Macron. Mais on devrait surtout lui apprendre à penser, à discuter, à écouter et à trouver les mots justes.
Car le véritable courage éducatif n’est pas d’apprendre à un enfant à dire « Macron est un connard ».
C’est de lui apprendre à expliquer pourquoi il n’est pas d’accord avec lui.
Et à huit ans, ce serait déjà une formidable victoire de l’intelligence sur la vulgarité.



