Art of Juliette

Avant leurs mots

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« Ils pouvaient me dire qui j’étais. Ils ne
pouvaient pas me dire ce que je voyais. »

Que conserve un langage de dessin constitué avant les mots, lorsque les mots des autres finissent par modifier la manière dont on se perçoit soi-même ?

Certaines voix finissent par s’installer en nous
au point que nous croyons qu’elles disent la
vérité.

La culpabilité ne naît pas toujours de ce que
nous avons fait.

Elle peut aussi naître de paroles répétées
pendant des années, jusqu’à devenir une voix
intérieure.

À force d’entendre les mêmes mots, je finissais par
croire qu’ils disaient vrai.

Une question revenait sans cesse. Qu’est-ce
qui n’allait pas en moi ?

Pourquoi ma manière de comprendre le monde
semblait-elle si souvent inadéquate ?

Pourquoi chacune de mes réactions était-elle si
souvent rejetée ?

Pourquoi fallait-il toujours me corriger ?

Puis le ? mots sont devenus une voix.
détestable, égoïste, exécrable, à côté de la
plaque, inconsciente, idiote, froide, hautaine,
superficielle, sans coeur.

Ces mots parlaient de ma manière d’être au
monde. De mes réactions, de ce que je
comprenais ou ne comprenais pas, de ce que
j’aurais dû ressentir, accepter, devenir. À force
d’être répétés, ils ne venaient plus seulement des
autres. Ils avaient pénétré la manière dont je me
percevais.

Je pensais avec les mots, avec leurs mots.

Pourtant, il existait un endroit où leurs mots
n’avaient pas pris cette place.

Je dessinais.

Je dessinais avant même de savoir parler. Je ne
l’avais pas choisi. Le dessin n’était ni un refuge
construit contre eux ni une manière de leur
résister. Il était antérieur à tout cela.

Lorsque je dessinais, personne ne pouvait me dire
ce que je voyais.

On pouvait regarder mes dessins, les aimer, les
rejeter, les commenter. Plus tard, d’autres artistes,
d’autres oeuvres et d’autres manières de faire ont
nourri mon travail. Ces influences ont pu transformer
ma pratique, mais elles n’ont jamais occupé l’endroit
depuis lequel je regardais.

C’est cette différence qui m’intéresse.

Dans ma vie, une parole extérieure pouvait
précéder mon propre jugement. Quelqu’un
pouvait me dire ce que j’étais, ce que j’aurais dû
comprendre ou comment j’aurais du réagir. À
force, je pouvais finir par chercher en moi la
preuve de ce qui avait été dit.

Dans le dessin, l’ordre était différent.

Je regardais d’abord.

Quelque chose retenait mon attention. Une forme,
un rapport, une couleur, une distance. Ma main
avançait à partir de cela. Je n’avais pas besoin de
savoir pourquoi cette chose plutôt qu’une autre
s’imposait à mon regard. Je n’avais pas besoin de
la justifier pour qu’elle devienne un geste.

Le dessin s’est ainsi constitué comme un langage
dont je n’avais pas à connaître les mots.

Ce langage n’est pas resté immobile. Il a changé
avec moi, avec ce que j’ai vu, appris, pratiqué.
Mais son point de départ demeure le même :
quelque chose apparaît dans mon champ
perceptif, mon attention s’y arrête et le geste
commence.

Personne ne peut effectuer ce passage à
ma place.

Ce qui m’interroge aujourd’hui n’est donc pas que
le dessin m’ait protégée des mots des autres. Je
ne crois pas l’avoir utilisé ainsi.

C’est qu’un langage ait pu se développer en moi
sans avoir besoin, d’abord, d’être nommé.

Alors que je pouvais douter de ma manière d’être,
je ne doutais pas de la nécessité de regarder.

Alors que je pouvais chercher dans les mots des
autres une définition de moi-même, je n’avais
besoin de personne pour reconnaître ce qui
retenait mon attention.

Je jugeais ma vie avec leurs critères.

Je n’ai jamais dessiné avec leurs critères.

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