Art of Juliette

L’unique détentrice

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« Je suis à l’endroit exact où la perception
devient geste. »

Comment le dessin préserve-t-il un espace d’expérience auquel aucune parole extérieure ne peut se substituer ?

Il existe des paroles qui enferment, d’autres
rendent à chacun le droit de se reconnaître.

Il arrive qu’une parole, parce qu’elle vient
d’une personne investie d’une autorité
affective ou professionnelle, finisse par peser
davantage que ce que l’on éprouve soi-
même.

Bien avant que je puisse nommer ce que
j’étais, il y avait pourtant un endroit qui
échappait à cette autorité.

Je dessinais.

Le dessin n’est pas devenu mon langage. Il
l’était déjà.

Mes graphismes, mes répétitions, mes
formes, les signes qui revenaient d’une feuille
à l’autre constituaient une langue dont je
n’avais décidé ni la grammaire ni l’apparition.

Mes graphismes sont devenus des
alphabets inventés dont je suis demeurée
l’unique détentrice.

Cette langue avait une particularité :
personne ne pouvait la parler à ma place.

Dans la parole, quelqu’un pouvait toujours
intervenir. Corriger ce que je disais.
Interpréter ce que je ressentais. Donner une
autre version de ce que j’étais.

Dans le dessin, personne ne pouvait
le faire.

Ma soeur est psychologue clinicienne.

Notre dernier échange téléphonique avec
ma mère fut aussi notre dernier échange.

Je dis simplement : j’ai un syndrome
autistique.

Ma mère murmure : je ne comprends pas.
Est-ce que cela expliquerait tout ce mal-être
en toi ?

Avant même que je puisse répondre, ma
soeur crie : n’importe quoi, tu n’es pas
autiste !

La phrase tombe avec le poids
d’une certitude.

Elle ne contredit pas seulement ce que je
viens de dire. Elle tente de substituer une
parole extérieure à ce que je sais de moi.

Le silence tombe définitivement.

Ce qui vient d’avoir lieu dépasse la
contradiction. Quelqu’un affirme savoir à ma
place.

Une parole extérieure occupe l’endroit
depuis lequel j’essaie de dire mon expérience.

Dans le dessin, cet endroit ne peut pas
être occupé.

On peut regarder ce que je fais, l’accepter, le
refuser, l’interpréter. On peut nommer une
forme autrement que je ne l’aurais fait,
chercher une intention là où je n’en avais
aucune.

Mais personne ne peut percevoir à
ma place.

Personne ne peut éprouver l’instant précis où
une direction devient nécessaire, où une
pression se modifie, où un espace demande à
rester vide.

Un changement presque imperceptible peut
échapper à celui qui regarde. Il n’en a pas
moins traversé mon expérience.

Ce n’est pas une question d’avoir raison.

C’est une question de position.

Lorsque je dessine, je suis à l’endroit exact
où la perception devient geste. Aucun regard
extérieur ne peut s’intercaler entre les deux.

Le dessin ne garantit pas la justesse de ce
que je perçois. Il offre à cette perception la
possibilité de prendre forme.

Une pression s’allège.

Un rythme se resserre.

Une zone demeure intacte.

La densité se déplace.

Ce sont parfois des modifications infimes.
Elles suffisent pourtant à transformer
l’ensemble.

Ce que j’ai perçu est devenu une décision
matérielle avant même qu’une interprétation
puisse venir en déterminer le sens.

L’autre arrive après.

Il peut questionner ce choix, lui attribuer une
intention, y reconnaître quelque chose que je
n’y avais pas placé.

Mais l’expérience qui l’a fait naître a déjà
eu lieu.

Le dessin en garde la conséquence visible.

Il existe ainsi un écart entre ce qui peut être
observé sur la feuille et ce qui s’est produit au
moment de la faire.

C’est dans cet écart que mon attention
devient un matériau.

Écrire consiste à revenir vers ce passage :
repérer une variation de rythme, une
modification de pression, l’apparition d’un
intervalle, le moment où ma main renonce à
remplir une surface sans que j’en connaisse
encore la raison.

Je ne cherche pas à prouver que ma
perception est juste.

Je cherche à saisir comment elle agit.

Je peux me tromper sur ce que
cela signifie.

Je peux ne pas savoir l’expliquer.

Mais personne ne peut avoir perçu ce
moment à ma place.

Je n’ai pas inventé cette langue.

Je ne suis pas non plus la seule à pouvoir
la regarder.

Mais je reste la seule à pouvoir être
exactement là où elle commence.

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