Je fais comme si tout allait bien, je fais
semblant, je tiens, je continue, je performe,
encore et toujours.
La lumière perd peu à peu sa saveur, le monde
devient insipide.
Je sens le vide frôler mes pieds, je ne suis plus
tout à fait avec moi-même.
Quelque chose se dédouble.
Il y a moi et une autre.
Une présence silencieuse, elle marche à
mes côtés.
Peu à peu, elle prend le visage de ma mère.
Je ne cherche pas à lui ressembler. Je ne sais pas
encore que quelque chose est en train de se
produire.
Mon visage change, mon corps change.
Je maigris malgré tout ce que je mange.
Ce corps ne m’appartient plus tout à fait.
Lorsque je me regarde dans le miroir, c’est son
visage que je rencontre, sa mémoire me poursuit,
sa violence demeure.
Ce qui me trouble n’est pas la ressemblance.
C’est de découvrir une transformation qui a
commencé sans que je la voie.
Mon corps a pris de l’avance sur moi.
Une immense tristesse m’envahit, j’ai le
sentiment de disparaître sous le visage qu’elle
avait voulu pour moi.
Ma silhouette devient la sienne, sans m’en
apercevoir je porte ses vêtements même après sa
mort.
Je n’ai pas décidé de prolonger sa présence. Je
n’ai pas choisi de lui ressembler. Pourtant, je
retrouve sa silhouette dans la mienne et ses
vêtements sur mon corps.
Elle n’est plus là et quelque chose demeure.
Je ne sais pas quand cela a commencé.
Je le découvre lorsque c’est déjà là.
Dans le dessin, je connais ce décalage.
Je commence avec une intention. Puis la main
s’en écarte. Une forme insiste. Une zone se
densifie. Un geste revient là où je pensais en avoir
terminé. Je continue sans remarquer
immédiatement ce qui est en train de changer.
Puis je regarde.
Quelque chose a eu lieu.
La feuille en a gardé la trace.
Elle ne m’en donne pas la cause. Elle me permet
de revenir vers un geste après qu’il a eu lieu et de
constater qu’entre ce que je pensais faire et ce
que j’ai fait, un écart s’est ouvert.
Cet écart peut être infime.
Une répétition supplémentaire. Une pression
différente. Une forme déplacée de quelques
millimètres.
Je peux être l’auteure d’un geste avant d’en être
entièrement l’observatrice.
Cette possibilité déplace ma manière de penser
l’attention. Je la croyais tournée vers ce qui était
en train de se faire : regarder, percevoir, suivre le
geste au moment où il advient.
Mais l’attention peut aussi arriver après.
Elle rejoint ce que la main a déjà fait.
Elle constate.
Elle revient.
Elle découvre une différence qui existait avant
d’avoir été remarquée.
Dans le deuil, ce retard a pris mon corps pour lieu.
Je continuais, je tenais, je faisais semblant.
Pendant ce temps, mon corps changeait. Des
gestes s’installaient. Une ressemblance devenait
visible.
Lorsque je l’ai rencontrée dans le miroir, elle avait
déjà commencé.
Son désir de me transformer continue d’habiter
mon corps.
C’est ainsi que j’ai d’abord tenté de comprendre
ce que je voyais. Pourtant, je ne peux pas savoir
exactement ce qui s’est joué entre l’absence, la
mémoire, le deuil et mon propre corps.
Je peux seulement partir de ce qui s’est donné à
voir : une transformation avait eu lieu avant que
mon attention ne la rejoigne.
Je m’efface, elle demeure.
Dans le dessin, je retrouve cette distance, mais la
feuille me permet de m’y arrêter.
Je ne lui demande pas de révéler ce que je ne
sais pas.
Je regarde ce qui était déjà là lorsque je ne le
voyais pas encore.
L’attention ne vient pas toujours avant le geste.
Parfois, elle arrive après lui.





