Nous quittons le théâtre. Quelques minutes de marche
nous séparent de l’appartement.
Je suis déboussolée. Tout est jaune et noir.
Quelque chose tourne à l’intérieur de moi,
lentement, comme une machine qui se met en
route.
La nuit est froide. Les lumières de la ville
vacillent. Les bruits me traversent.
Des sueurs montent. La nausée arrive. Mes
jambes tremblent.
Je ne sais plus où je suis.
Une douleur fulgurante traverse mon ventre.
Je m’assieds sur le bitume glacé. Je ne peux
plus avancer.
Je voudrais demander de l’aide. Les mots ne
viennent pas.
L’intensité est entière, mais elle n’a pas de forme
visible. Entre ce que j’éprouve et ce qui apparaît,
la distance peut être immense.
J’ai appris très tôt à sourire dehors, à
hurler dedans.
Rien ne traverse mon visage, tout traverse
mes dessins.
Cette phrase pourrait faire du dessin un langage
de substitution. Comme si la feuille disait à ma
place ce que je n’arrive pas à formuler.
Ce n’est pas ainsi que je dessine.
Je ne cherche pas la forme d’une peur ou la
couleur d’une douleur. Je suis occupée par ce qui
se passe sur la feuille : une densité, une
résistance, la proximité de deux formes, un
espace à reprendre.
Pourtant, quelque chose se modifie.
La pression augmente. La main ralentit. Un geste
recommence alors que je pensais l’avoir terminé.
Une couleur gagne du terrain. Ces variations
apparaissent sans que je sache toujours ce qui les
provoque.
Le dessin ne traduit pas ce qui me traverse. Il en
conserve une modification.
Je peux revenir devant une feuille et constater
cette modification sans pouvoir la nommer.
Quelque chose a déplacé le geste, mais la trace
ne me dit pas quoi.
Si le dessin révélait ce que je ressens, il suffirait
de le déchiffrer. Une forme correspondrait à une
émotion, une couleur à un état, une pression à
une cause. Mais aucune équivalence de ce type
ne tient.
La trace ne révèle pas. Elle atteste un passage.
Sur mon visage, ce passage peut ne laisser aucun
signe. Une expression calme peut accompagner
une agitation considérable. Un sourire peut
demeurer alors que tout se désorganise à
l’intérieur.
Le visible ne mesure pas l’intensité.
Sur la feuille, je n’ai pas à produire le signe juste
de ce que j’éprouve. Je n’ai même pas besoin de
savoir ce que j’éprouve. Le geste rencontre la
matière avant que l’expérience ait trouvé son nom.
Une trace apparaît.
Elle ne raconte rien à ma place. Elle ne permet à
personne de remonter jusqu’à ce que j’ai vécu.
Elle porte seulement la conséquence d’une
expérience qui a atteint le geste.
Ce soir-là, le passage ne peut plus rester discret.
Le corps prend toute la place. Ce qui ne se voyait
pas devient douleur, tremblement, nausée,
impossibilité d’avancer.
Je respire, longuement. La douleur s’apaise.
Nous reprenons la route.
Le monde continue, moi aussi.
Dans le dessin, rien n’a besoin d’atteindre
cette violence.
Parfois, quelques millimètres suffisent.
Une pression légèrement différente. Une forme
reprise une fois de plus. Un geste interrompu plus
tôt.
Je peux ignorer ce qui les a produits et pourtant
constater qu’un déplacement a eu lieu.
La feuille ne dit pas ce que j’ai ressenti. Elle
garde la trace de ce que mon visage n’a pas
montré.





