Art of Juliette

Ce qui ne pouvait plus attendre

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« Plus mon corps m’arrête, plus le dessin
m’appelle. »

Comment le dessin devient-il le lieu d’une attention à soi lorsqu’il n’est plus possible de le maintenir à la périphérie de sa vie ?

Quelques années auparavant, ma mère
est morte.

Je vais voir Votre maman de Wally Bajeux, une
pièce sur la relation entre une mère et sa fille. À la
dernière scène, quelque chose s’ouvre.

Je savais que ma mère était morte. Je ne
m’étais jamais autorisée à vivre pleinement cette
perte. Alors, sans prévenir, tout cède.

L’art rend présente, l’espace d’un instant, une
relation définitivement perdue. Les vannes
s’ouvrent, la fissure apparaît, la terre disparaît
sous mes pieds.

Je sens une douleur immense, longtemps
retenue, traverser tout mon corps. Je pleure,
je pleure à n’en plus pouvoir, je pleure un torrent de
larmes. Je pleure ma mère, cette mère qui n’a
jamais réussi à me comprendre, cette mère qui a
voulu, avec la conviction d’avoir raison, me faire
entrer dans sa manière de penser. Cette mère qui
m’a souvent davantage combattue qu’elle ne m’a
rencontrée, capable d’une grande générosité
matérielle et d’une immense violence
intellectuelle.

Pour la première fois, je cesse de retenir ce qui
me traverse.

Moi qui ai toujours vécu dans le contrôle, je ne
contrôle plus rien.

Je crois aujourd’hui que cette soirée a été le
premier point de bascule.

Je commence à faire le deuil de ma mère. Mais
quelque chose d’autre commence à se défaire
avec elle.

Tant qu’elle était là, je pouvais encore essayer
d’être la fille qu’elle aurait voulu que je sois.
Chercher à entrer dans une forme qui n’était pas
la mienne. Attendre qu’elle me reconnaisse
autrement.

Avec sa mort, quelque chose devient impossible
et quelque chose devient possible. Je n’ai plus à
lui prouver que je peux être cette fille.

Comme si, en disparaissant, elle me laissait une
place que je n’avais jamais entièrement prise.

Je ne le comprends pas encore.

Mon corps, lui, commence à m’arrêter.

Les signes s’accumulent. Des douleurs au ventre.
Des douleurs qui m’empêchent parfois de bouger,
de faire, de continuer comme si rien ne se passait.

Je ne sais pas encore ce qu’il faudrait arrêter. Je
sens seulement que mon corps oppose une limite
à la vie que je continue de mener.

Dans le même temps, l’appel du dessin devient
plus fort.

Je n’ai jamais cessé de dessiner. Il a toujours été
là. Ce qui devient impossible, c’est de continuer à
le maintenir dans les marges de ma vie.

Plus mon corps m’arrête, plus le
dessin m’appelle.

J’ai besoin de dessiner. De réfléchir. De temps.

Alors j’arrête.

Je quitte un travail rémunérateur, une sécurité,
une organisation connue. Je ne sais pas ce qui
viendra après. Je sais seulement que je ne peux
plus continuer à vivre à côté de moi-même.

Je prends le risque de devenir moi-même.

Et je me perds.

Ce qui organisait ma vie ne tient plus. Ce qui doit
prendre sa place n’a pas encore de forme.
Quelque chose est mort en moi et quelque chose
commence à renaître.

Je repars de cet effondrement.

Je m’isole. Mais je marche beaucoup.

Je marche dans la nature sans savoir pourquoi je
marche. Je n’ai rien à atteindre. Je marche pour
me sentir vivante.

Peu à peu, mon attention change de direction.

Je deviens attentive à ce que je ressens. À mon
corps. À mes sensations. À ce qui me traverse. À
la manière dont certaines choses m’atteignent. Je
commence à observer ce que jusque-là je vivais
sans chercher à le comprendre.

Je dessine. Je marche. Je réfléchis. J’écris.

Ces gestes commencent à se rejoindre.

Le dessin est au milieu de cette recherche. Je
regarde ce que ma main fait, ce que mon regard
retient, ce qu’il écarte, ce vers quoi il revient. Je
commence à comprendre que dessiner ne me
montre pas seulement quelque chose du monde.
Le dessin rend aussi perceptible ma manière de le
regarder.

Je ne cherche pas encore à construire une
théorie. J’essaie de comprendre.

Pourquoi est-ce que je perçois ainsi ? Pourquoi
certaines sensations prennent-elles une telle
intensité ? Pourquoi le dessin occupe-t-il cette
place ? Que révèle ma manière de dessiner de ma
manière d’être attentive ?

Mes recherches autour d’Asperger, du HPI et de la
synesthésie commencent dans cette période. Je
cherche des mots pour ce que jusque-là j’avais
surtout éprouvé.

C’est là aussi que naît mon premier livre.

Je ne sais pas encore que le dessin, la perception,
le corps et l’attention vont progressivement
constituer un même territoire de recherche.

Je sais seulement que je ne peux plus remettre
dans l’ombre ce qui en est sorti.

Je croyais m’être perdue. J’avais commencé
à chercher.

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