Le dessin est proche de la peinture pour
moi, mais chaque trait nécessite souvent
plusieurs retours, détours et passages.
Une ligne apparaît rarement d’un
seul geste.
Elle se construit lentement par
superpositions successives.
Je reviens sur elle, je la recouvre, je l’épaissis,
je la déplace de presque rien. Ce qui paraît
être une seule ligne contient plusieurs gestes
et plusieurs moments.
Comme en peinture, je dépose une couleur,
puis une autre, avant d’y revenir encore.
Un violet peut côtoyer un bleu, puis un bleu
plus clair, un bleu plus sombre, avant qu’un
vert ne vienne redistribuer les équilibres de
l’ensemble.
Je dessine comme je peins, j’accumule les
passages autant que les couleurs.
Toute cette accumulation peut tenir dans
l’épaisseur d’un trait. Je ne remplis pas
nécessairement une surface : je construis la
ligne comme une surface étroite.
Chaque reprise transforme discrètement la
précédente.
Un passage demeure sous le suivant. Une
couleur traverse celle qui la recouvre. Une
pression ancienne modifie la nouvelle. Même
lorsqu’un état de la ligne n’est presque plus
visible, il participe encore à ce qu’elle est
devenue.
La ligne conserve le temps de sa fabrication.
Ma main conserve, elle aussi, quelque chose
de la peinture. Elle sait revenir, recouvrir,
superposer. Elle sait qu’une couche peut
disparaître au regard sans cesser d’agir.
Lorsque je dessine, cette manière de faire
change d’échelle.
Une opération qui pouvait se déployer sur une
surface entière se concentre dans quelques
millimètres. Les couches ne construisent plus
seulement une étendue. Elles construisent
l’épaisseur de la ligne.
La distinction entre trait et surface devient
moins évidente.
Je peux suivre le bord d’une ligne et découvrir
qu’elle possède elle-même des profondeurs :
des couleurs qui affleurent, des densités
différentes, des endroits où un passage
ancien réapparaît.
Mon regard ne suit plus seulement la ligne.
Il entre dedans.
Je regarde ce qui se passe dans l’espace
minuscule que les reprises ont construit : ce
qui reste, ce qui disparaît, ce qui remonte à la
surface, ce qu’une couleur nouvelle révèle de
celle qui était déjà là.
Je peux rester longtemps presque au même
endroit de la feuille.
Ma main avance de quelques millimètres. Le
dessin, lui, continue de se transformer.
La ligne ne progresse plus seulement dans
une direction. Elle progresse dans sa propre
épaisseur.
Je dessine avec des lignes, mais certaines
d’entre elles sont devenues des lieux.
Je croyais avoir quitté la peinture pour le
dessin. Je découvre qu’elle s’est déplacée
avec moi, jusque dans l’épaisseur du trait.





