Au commencement, le dessin accepte
beaucoup. Une ligne peut en déplacer une
autre, une couleur ouvrir une direction
inattendue. Les relations sont encore mobiles.
Je peux avancer, revenir, recouvrir. Plusieurs
chemins restent possibles.
Puis les décisions s’accumulent.
Les formes trouvent leurs distances. Les
couleurs commencent à dépendre les unes
des autres. Certains vides deviennent
nécessaires. Une densité apparaît ici, une
respiration ailleurs. Ce qui était ouvert devient
peu à peu une construction.
Plus l’oeuvre approche de son
accomplissement, plus elle devient fragile.
Je pourrais croire qu’un dessin devient plus
solide à mesure que je le construis. Je
ressens l’inverse. Plus ses relations
deviennent précises, plus chacune de mes
interventions engage l’ensemble.
Une ligne légèrement prolongée peut désaxer
une forme. Une couleur renforcée de
quelques passages peut attirer trop fortement
le regard. Quelques millimètres ajoutés à une
surface peuvent réduire un vide dont je ne
découvre la nécessité qu’au moment où je le
menace.
Le dessin peut rester entier et pourtant
perdre ce qui le faisait tenir.
C’est là que le trait devient ambigu.
Le geste qui construit peut aussi défaire.
Celui qui précise une forme peut l’alourdir.
Celui qui renforce une relation peut en affaiblir
une autre. Je ne connais jamais entièrement
la conséquence du trait avant de l’avoir posé.
Une fois posé, il appartient déjà au dessin.
Mon attention change.
Je ne regarde plus seulement l’endroit où ma
main intervient. Je regarde ce que ce geste
pourrait déplacer ailleurs. Un trait de
quelques millimètres agit là où je le pose,
mais ses effets peuvent traverser toute la
feuille.
Plus mon geste devient petit, plus ses
conséquences peuvent devenir grandes.
Je ressens alors une forme de vertige, celui
de la personne qui a passé de longue heures
à construire un château de cartes et s’apprête
à en poser une nouvelle.
Tout tient parce que chaque élément dépend
désormais des autres. La fragilité ne vient pas
d’un manque de construction. Elle naît de la
construction elle-même.
Ce n’est pas seulement la peur de l’échec.
C’est la conscience qu’une décision presque
imperceptible peut redistribuer le sens de
tout ce qui précède.
Je peux rester longtemps devant le dessin
avant d’agir. Ce temps n’est pas une
hésitation. Je regarde jusqu’où l’ensemble
peut encore être déplacé. J’essaie de
percevoir ce que le prochain trait pourrait
révéler et ce qu’il pourrait faire disparaître.
À ce stade, chaque ajout contient
son contraire.
Construire davantage peut défaire. Renforcer
peut déséquilibrer. Préciser peut fermer une
possibilité qui maintenait jusque-là le dessin
vivant.
Je dois apprendre à regarder aussi ce qui
n’est pas encore arrivé.
Mon attention ne porte plus seulement sur les
formes, les couleurs et les lignes. Elle se
dirige vers leurs relations, vers ce qui tient
entre elles sans avoir de contour propre.
Je ne cherche plus seulement où intervenir.
Je cherche ce que mon intervention risque
de déplacer.
Le trait porte alors deux possibilités dans le
même geste : poursuivre ce qui se construit
ou rompre l’équilibre qui vient d’apparaître.
Ma main avance entre les deux.





