Les premiers signes ne sont pas des mots,
ce sont des signes physiques.
La douleur s’impose. Elle traverse mon ventre,
modifie ma respiration, ramène mon attention
vers ce qui brûle, serre, résiste.
Respirer devient difficile.
Puis je dessine.
Lorsque je dessine, la douleur disparaît.
Je ne cherche pas à l’oublier. Je ne décide
pas de m’en détourner. Je ne perçois même
pas le moment où elle s’efface.
Mon regard entre dans le dessin.
La surface m’absorbe. Je suis attentive à
l’intensité d’une teinte, à la rencontre de deux
tracés, à la résistance du papier sous la
pointe. Ce qui paraissait infime prend soudain
toute la place.
Ma main avance, revient, ralentit. Mon regard
accompagne ce qui apparaît. Une intervention
en modifie une autre. La feuille devient mon
seul champ d’attention.
Je ne sais plus quelle heure il est. Je ne sais
plus depuis combien de temps je dessine.
Le temps continue, mais je ne le mesure plus.
Et mon corps, lui aussi, cesse d’être
une mesure.
Je ne sens plus son poids.
Je ne sens plus la douleur.
Pourtant il est entièrement engagé.
Mes doigts règlent la pression. Ma main
conduit le geste. Mon bras accompagne le
mouvement. Mes yeux suivent les
transformations. Ma respiration trouve son
rythme.
Le corps agit au moment même où je cesse
de le percevoir.
La douleur occupait tout. Maintenant, le
dessin occupe tout.
Entre les deux, aucune transition. Je ne sais
pas à quel instant la douleur s’est retirée. Je
découvre son absence seulement lorsqu’elle
revient.
Pendant ce temps, le corps n’est plus ce qui
brûle, serre ou résiste. Il devient précision,
mouvement, pression, respiration.
Il ne disparaît pas.
Sa présence se transforme.
Il reste la feuille sous ma main, la matière qui
s’y dépose, les rapports qui se construisent
et cette concentration qui ne laisse presque
plus rien entrer.
Plus de poids à porter.
Plus de durée à compter.
Je ne suis pas absente de mon corps. Je suis
entièrement engagée dans ce qu’il accomplit,
au point de ne plus le sentir séparément de
ce qu’il fait.
Puis ma main s’arrête.
Je relève les yeux.
La pièce retrouve ses dimensions.
Je regarde l’heure.
Mon corps reprend son poids.
Parfois la douleur revient.
C’est alors que je comprends ce qui vient de
se produire.
Pendant que je dessinais, mon corps n’avait
pas disparu.
Il était devenu geste.





