Art of Juliette

La limite incorporée

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« À force d’être contenu, le geste oublie
jusqu’où il peut aller. »

Comment le dessin permet-il à un geste longtemps contraint de retrouver son amplitude ?

S’adapter commence par un ajustement
presque imperceptible.

Un cadre existe. Je cherche comment m’y
inscrire. Je modifie mes mouvements, réduis
certaines amplitudes, en privilégie d’autres.

Au commencement, je sens ce qui me retient.

Puis je m’y habitue.

À force d’être répétée, une limite peut cesser
d’être perçue comme telle.

Je m’étais tellement habituée à entrer dans
le moule que j’avais fini par croire qu’il avait la
forme de mon corps.

Cette confusion m’intéresse.

Une adaptation répond d’abord à une
situation. Mais lorsqu’elle se répète, quelque
chose change. Ce qui était une réponse
devient une manière de faire. Ce qui venait de
l’extérieur commence à être reconnu comme
sien.

Je pense aux corps maintenus autrefois dans
des corsets.

Fortement serré, le corset réduisait
l’amplitude de certains mouvements et
pouvait gêner la respiration. Porté
durablement, il pouvait aussi modifier la
silhouette.

Le corps tenait à l’intérieur, mais il apprenait à
respirer dans l’espace qui lui était laissé.

C’est cette transformation qui m’importe.

On continue à respirer.

On continue à bouger.

Mais autrement.

Je connais physiquement cette sensation : se
contenir, se plier, retenir son souffle, réduire
un mouvement avant même qu’il rencontre ce
qui pourrait l’arrêter.

À force, le corps anticipe.

Il n’a plus besoin de toucher les parois pour
connaître l’espace qui lui est accordé.

Ce qui le contient entre dans sa manière
de bouger.

Je retrouve ce mécanisme lorsque je dessine.

Le format, l’outil, ma matière, ce qui est déjà
présent : chaque dessin rencontre des
conditions auxquelles mon geste doit
répondre.

Certaines me déplacent.
Elles m’obligent à chercher autrement,
dérangent une solution connue, ouvrent une
direction que je n’aurais pas rencontrée sans
elles.

Elles augmentent mes possibilités.

D’autres resserrent le geste.

Une réponse fonctionne. Je la répète. Elle
devient familière. Peu à peu, je n’éprouve
même plus ce qui se trouve au-delà.

La réponse devient une habitude.

L’habitude devient une évidence.

Je peux alors prendre une manière acquise
pour une nécessité, une répétition pour une
préférence, une forme apprise pour ma
propre manière de faire.

C’est là que mon attention doit se déplacer.

Je regarde ce qu’elle ne tente plus.

Les directions qu’elle écarte avant de les
explorer. Les mouvements qu’elle raccourcit.
Les possibilités auxquelles elle renonce avant
même de les rencontrer.

La limite n’est plus seulement devant le geste.

Elle agit dans son amplitude.

Je reconnais là quelque chose qui dépasse
la feuille.

Je me suis entraînée à entrer dans des
cadres, à répondre à des attentes, à devenir
compatible avec ce qui existait déjà.

À force d’ajustements, la frontière s’est
brouillée entre ce qui venait de moi et ce que
j’avais appris à devenir.

Comme le corps sous le corset, le geste peut
porter la forme de ce qui l’a longtemps
contenu.

Il continue à bouger.
Il continue à respirer.

Mais dans un espace réduit.

Alors le dessin devient un lieu
d’expérimentation.

Je peux éprouver une direction abandonnée.
Laisser un mouvement aller plus loin.
Déplacer une habitude. Ne pas interrompre
ma main à l’endroit où elle s’arrêtait jusque-là.

Je peux chercher ce qui revient lorsque le
geste cesse de se contenir.

Je ne cherche pas à supprimer toutes les
contraintes. Certaines rendent l’invention
possible.

Je cherche à reconnaître celles qui étouffent.

Celles qui réduisent suffisamment le geste
pour qu’il finisse par oublier qu’il pouvait aller
plus loin.

Sortir de la contrainte ne suffit alors pas.

Il faut encore retrouver ce qui a été réduit.

Retrouver une respiration.

Retrouver un mouvement.

Retrouver une amplitude.

Dessiner devient cette recherche.

Éprouver jusqu’où le geste peut aller lorsqu’il
cesse de se retenir.

Le deuil différé.

« Je croyais pleurer la mort de ma mère.
J’entrais sans le savoir dans le commencement de ma propre vie. »

Il arrive que certains deuils demeurent longtemps en attente, comme si une part de nous refusait d’en accepter la réalité. Parfois, ni le temps ni les mots ne suffisent. Seule une expérience esthétique peut ouvrir la brèche nécessaire. Ce texte raconte le moment

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