Ma mère est morte sans moi.
Je n’ai pas été auprès d’elle pour
l’accompagner jusqu’à la fin.
Cette absence est devenue, en moi
une condamnation.
Ai-je encore le droit de continuer à vivre ?
J’ai vécu ce rejet comme une ultime violence,
une sanction, une exclusion.
J’ai le sentiment d’être rayée de ma
propre famille.
Ma soeur a fait barrage, ma mère est partie
sans moi, les autres ont suivi.
Il ne restait plus de place pour moi.
Cette rupture a bouleversé ma manière de me
situer parmi les autres. Je n’avais pas seulement
perdu ma mère. J’avais été privée de sa dernière
présence, de ce moment auquel je pensais
appartenir. La coupure familiale qui a suivi a rendu
incertaine une place que je n’avais jamais imaginé
devoir justifier.
Lorsque je dessine, les dimensions de la feuille ne
déterminent pas celles de mon dessin. Je joue
avec les formes, les couleurs, leurs
rapprochements, leurs distances. Chacune
possède son importance. Je peux conduire une
courbe jusqu’au bord du papier et la laisser
poursuivre son mouvement au-delà. Une couleur
disparaît partiellement, une surface se trouve
interrompue, mais je ne considère pas que leur
existence graphique s’achève à cet endroit.
Le dessin se poursuit là où la feuille s’arrête.
Ce prolongement n’est pas représenté. Il
appartient à un espace que mon regard ne peut
atteindre directement, mais que les éléments
visibles continuent de solliciter. Une direction, une
courbure, une relation chromatique suffisent
parfois à faire sentir qu’une forme possède une
étendue plus vaste que celle qui nous est donnée.
Je n’ai pas besoin de la voir entièrement pour lui
reconnaître sa place.
Cette évidence dans mon travail contraste avec
ce que j’ai traversé. Dans ma vie, être tenue à
l’écart m’a donné le sentiment d’être effacée d’un
ensemble auquel j’appartenais. Dans mon dessin,
aucune forme ne perd son importance parce
qu’une partie d’elle-même se trouve hors du
champ.
Je dessinais déjà ainsi. Le hors-cadre appartenait
à mon langage graphique bien avant que je ne
cherche à comprendre ce que cette pratique
pouvait m’apprendre.
Je remarque cependant que je n’organise jamais
mes compositions en considérant seulement ce
qui se trouve matériellement sur la feuille. Les
éléments visibles entretiennent aussi des relations
avec ce que je laisse volontairement en dehors.
Une forme peut en appeler une autre au-delà du
bord. Une couleur peut suggérer une continuité
que je ne représente pas. L’espace extérieur
participe à la manière dont je perçois l’ensemble.
Le cadre interrompt la visibilité, non
nécessairement la relation.
Dans mon histoire familiale, la séparation a produit
une expérience différente. Je ne pouvais plus
accéder à un moment essentiel, ni retrouver les
relations telles quelles avaient existé. L’absence
de ma mère avait une réalité définitive. Le
sentiment d’exclusion qui l’accompagnait venait
troubler jusqu’à la possibilité de reconnaître ce qui
demeurait de mon appartenance.
La mort ne constitue pas un hors-champ dont il
suffirait d’imaginer le prolongement.
Cette différence m’interroge.
Lorsque je dessine, je distingue ce qui cesse
d’être visible de ce qui cesse d’entretenir une
relation avec l’ensemble. Une forme partiellement
absente du support continue d’agir sur les autres
éléments par son orientation, sa couleur, sa
dimension ou l’espace qu’elle laisse entrevoir.
Je peux observer ces relations sans représenter
ce qui se trouve au-delà du bord.
Le dessin donne à percevoir davantage que ce
qu’il montre, sans que cette extension invisible
possède nécessairement une forme déterminée.
Je ne sais pas exactement comment se poursuit
ce que j’ai laissé hors de la feuille. Je sais
seulement que cette partie non représentée
intervient dans mes décisions, dans les équilibres
que je recherche et dans la manière dont mon
regard circule.
Lorsque je laisse une forme sortir du cadre, je ne
décide pas qu’elle n’appartient plus au dessin. Je
continue de composer avec elle, même là où je ne
peux plus la voir.
Ce qui demeure invisible conserve une influence
sur ce qui est présent.
Je reviens alors à cette place dont j’ai eu le
sentiment d’être privée. Je ne peux pas décider
seule de la manière dont les autres me
reconnaissent, mais je peux interroger ce qui
subsiste d’une relation lorsque sa présence
devient inaccessible.
Dans mon dessin, la continuité ne dépend pas de
ce que je parviens à contenir sur la feuille. Elle se
construit aussi à partir de ce qui en déborde.
Une forme peut quitter l’espace visible sans
cesser de participer à l’ensemble.
Et je me demande ce qui, dans une relation
humaine, continue d’exister lorsque ceux qui en
déterminaient les contours ne nous y
reconnaissent plus de place.





