Art of Juliette

Être atteint.

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« Nous n’avons pas besoin de voir la même chose pour reconnaître ce qui nous atteint. »

Je me demande ce que nous partageons réellement lorsque nous disons avoir été touchés par la même chose. Une lumière, un arbre ou une couleur peuvent être devant plusieurs personnes sans produire en chacune la même expérience.
Pourtant, il arrive qu’une oeuvre née du regard de quelqu’un d’autre me soit immédiatement familière. Peut-être que l’art ne nous permet pas de ressentir ce que l’autre ressent. Peut-être construit-il plutôt un passage entre des expériences qui resteront toujours différentes.

Je me demande alors ce qui circule dans ce passage, et ce que nous reconnaissons de l’autre lorsque quelque chose qu’il a créé nous atteint.

La bêtise humaine me rend profondément
triste. Elle continue de me surprendre, ce qui est
peut-être ma naïveté persistante.

Mais ce qui me trouble davantage est cette
possibilité de traverser le monde sans être surpris
par lui.

Je me suis toujours demandé pourquoi la
la différence, pourtant féconde, inventive, capable
d’ouvrir d’autres chemins de compréhension,
pouvait irriter, fatiguer, déranger. Comme si
l’intensité sensible constituait une anomalie plus
inquiétante que l’absence d’étonnement.

Très tôt, j’ai compris que je pensais le monde
selon une autre architecture.

Enfant, je voyais bien que ma sensibilité ne
jouait pas sur le même réglage. une lumière
froide sur un mur, une odeur d’orage, la vibration
chromatique d’un soir d’hiver, la présence
presque douloureuse d’un arbre pouvaient
soudain prendre toute la place. Je regardais alors
le visage d’en face et comprenais que ce qui
venait de m’arriver ne lui était peut-être pas
arrivé.

Comme si nous n’avions pas exactement les
mêmes yeux, pas la même focale, pas la même
densité de perception.

Le monde était pourtant le même. La lumière était
là, l’arbre aussi. Mais quelque chose ne se
produisait pas avec la même intensité des deux
côtés du regard.

Ce n’était peut-être pas voir davantage. C’était
être atteint autrement.

Le monde de l’art m’a offert un
soulagement immédiat.

J’y ai retrouvé des êtres qui parlaient une
langue familière, des regards capables d’habiter
les nuances, les intensités, les zones
intermédiaires de l’expérience.

Les écrits d’artistes, je les comprends
corporellement.

Nous parlons la même langue sensorielle :
odeurs, couleurs, formes, rythmes, matière d’être,
manière d’être au monde.

Certaines phrases ne m’apprennent rien. Elles me
reconnaissent.

Quelqu’un a été suffisamment atteint par une
lumière, une couleur, une matière, un
déplacement presque imperceptible pour lui
donner une forme. Et cette forme rejoint en moi
quelque chose qui existait avant les mots.

Certaines phrases me traversent comme une
transfusion juste.

Comme si, après une longue erreur d’aiguillage
biologique, quelqu’un injectait enfin à mon système
perceptif sur le bon groupe sanguin.

Ce que j’ai trouvé dans l’art n’était pas la preuve
que d’autres voyaient comme moi. C’était autre
chose : nous pouvions percevoir différemment
et pourtant nous reconnaître dans l’intensité de
ce qui nous arrivait.

Je n’ai pas besoin d’avoir vu la lumière
exactement comme l’autre l’a vue. Il n’a pas
besoin d’avoir senti l’arbre comme je l’ai senti.
Quelque chose passe pourtant entre son
expérience et la mienne. Une forme, une phrase,
une couleur transporte assez de ce qui l’a atteint
pour atteindre à son tour quelqu’un d’autre.

Peut-être est-ce l’une des puissances les plus
étranges de l’art : faire circuler ce qui ne pourra
jamais être éprouvé à la place de l’autre.

Nous ne partageons peut-être jamais une
perception.

Et pourtant, parfois, nous la reconnaissons.

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