Art of Juliette

Tout commence devant.

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« Certaines profondeurs n’existent qu’après. »

Nous avons peut-être tendance à penser que l’espace est déjà là et que les choses viennent ensuite l’occuper. Je me demande si l’inverse n’arrive pas aussi. Deux présences se rapprochent, une tension apparaît, quelque chose circule entre elles et soudain un endroit existe qui n’existait pas auparavant.
Peut-être ne sommes-nous pas toujours placés dans un monde déjà organisé. Peut-être contribuons-nous, par les relations que nous établissons entre les choses, à faire apparaître l’espace dans lequel elles pourront tenir.

Vous sentez-vous parfois agressé par
l’environnement ?

Chez moi, les sons ne restent jamais
à distance. Ils entrent, les conversations se
chevauchent, les voix se superposent, un
bruit de vaisselle, un moteur lointain, une
respiration modifiée, une tension minuscule
dans une intonation.

Tout arrive avec une intensité presque
équivalente.

Mon cerveau ne semble pas établir
naturellement la hiérarchie que les autres
paraissent posséder. Rien ne consent
vraiment à rester à l’arrière-plan.

J’entends trop, ou plutôt
j’entends autrement.

Très vite, cela devient une saturation. Comme
si trop de couches du réel devaient être
reçues simultanément, sans que l’une d’elles
accepte de s’effacer suffisamment pour
laisser passer les autres.

Mais ce qui était le plus difficile n’était
peut-être pas seulement ça. C’était que
mes parents ne reconnaissaient pas cette
réalité.

Ce que je vivais semblait leur apparaître
comme une exagération, une complication
inutile, une hypersensibilité problématique
qu’il fallait corriger plutôt que comprendre.
Ma perception n’était pas accueillie comme
une manière singulière d’habiter le monde
Elle devenait un dysfonctionnement supposé,
quelque chose à réduire, à normaliser.

Je n’avais jamais pensé que cette difficulté à
produire un arrière-plan pouvait avoir une
autre histoire.

Je la retrouve aujourd’hui dans mes dessins.

Lorsque je commence une feuille, je ne
construis pas d’abord un espace dans lequel
je disposerais ensuite les formes. Je ne
décide pas ce qui sera devant et ce qui devra
reculer.

Tout commence devant.

Une forme apparaît avec sa couleur, sa
densité, sa présence. Puis une autre. Je les
travaille sans savoir encore laquelle avancera,
laquelle reculera. Elles semblent d’abord
appartenir au même plan. Aucune n’est
encore chargée de devenir le décor d’une
autre.

Puis quelque chose commence à circuler
entre elles.

Une couleur en repousse une autre. Une
forme en fait avancer une seconde. Un
intervalle se creuse. Certaines zones
deviennent soudain plus lointaines alors que
je n’ai rien dessiné pour les éloigner.

La profondeur arrive après.

Je ne dessine pas le fond.

Il apparaît entre les formes.

Je ne place donc pas mes formes dans une
profondeur déjà organisée. Je travaille leurs
rapports jusqu’à ce qu’une profondeur se
produise.

Ce qui m’épuise dans le monde sonore
devient alors, sur la feuille, une possibilité.

Dans le bruit, tout peut rester au premier plan.
Une voix, une assiette, un moteur, une
respiration continuent de me parvenir
ensemble. Leur proximité finit par saturer mon
espace intérieur.

Dans le dessin aussi, tout peut commencer au
premier plan.

Mais je n’ai pas besoin de décider
immédiatement ce qui devra reculer.

Je peux laisser les formes être là ensemble.

Les travailler.

Attendre.

Alors certaines avancent.

D’autres reculent sans que je les aies poussées
vers le fond.

Et peu à peu, entre elles, l’espace se met
à exister.

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