Art of Juliette

Ce qui n’a pas besoin d’être rempli.

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« Je fais confiance à ce qui reste ouvert. »

Nous avons peut-être appris à reconnaître davantage ce qui est présent que ce qui ne l’est pas. Une forme attire le regard, un évènement laisse une date, une parole peut être répétée.

Mais que faisons-nous de ce qui reste entre les choses ? Je me demande si une part essentielle de notre expérience ne se construit pas précisément là : dans les intervalles, les suspensions, les endroits auxquels nous n’avons encore donné ni forme ni nom. Peut-être que certaines présences n’apparaissent qu’à condition de leur laisser assez de place.

Le temps qui passe ne m’effraie pas autant que le temps qui se vide. Il y a tant de choses que je veux encore apprendre, comprendre, créer, observer, éprouver.

Mon temps de vie, je le ressens comme intensément précieux, urgent même, pas dans la panique, dans la conscience aigüe de sa rareté.

Il m’est difficile, alors, de comprendre certaines manières d’être ensemble qui semblent avoir pour fonction d’occuper le temps ou d’empêcher le silence de s’installer. Beaucoup de codes sociaux me laissent étrangère, non par mépris, mais parce qu’ils me paraissent souvent tenir lieu d’élan, d’imagination, de présence véritable, comme des structures apprises pour combler le vide inconfortable du silence, de l’incertitude ou de la rencontre nue.

Je peux écouter longtemps en cherchant ce qui est attendu de moi, le moment où je devrais parler, la réponse qui permettrait à l’échange de continuer.

Je m’ennuie souvent en société, c’est une vérité simple. Je ne vibre pas toujours dans les échanges ordinaires. Je ne comprends pas instinctivement ce qu’il faudrait dire, à quel moment le dire, quelle mécanique implicite organise les paroles, les transitions, les signaux invisibles.

Ce n’est pourtant pas la présence de l’autre qui m’ennuie. C’est ce que la parole devient parfois lorsqu’elle semble n’avoir d’autre nécessité que de maintenir l’espace occupé.

Et surtout, je cherche autre chose. Je cherche du vrai, du direct, quelque chose qui traverse réellement la foudre verbale d’une pensée qui touche juste, l’impact d’une phrase qui déplace une pièce entière, l’émotion intime, la conversation qui ouvre une faille de lumière, une profondeur, une secousse douce dans la matière du réel.

Je voudrais qu’une parole laisse une trace. Qu’après elle, quelque chose ne soit plus exactement à la même place.

Le silence, lui, ne me paraît pas vide. Je connais déjà cet espace.

Il existe devant une feuille.

Je peux rester longtemps devant le blanc sans éprouver le besoin d’y déposer immédiatement une ligne. Le blanc n’est pas une absence. Il possède déjà une tension, une étendue, une respiration. Lorsqu’une ligne apparaît, elle ne vient pas combler un manque. Elle entre en relation avec ce qui était déjà là.

Alors l’espace se réorganise.

Ce qui se trouve à gauche de la ligne n’existe plus tout à fait de la même manière que ce qui se trouve à droite. Le haut et le bas de la feuille se répondent autrement. Un seul trait peut déplacer l’équilibre entier.

C’est peut-être pour cela que j’ai besoin de sentir la nécessité d’une ligne. Ajouter n’est pas toujours enrichir. Parfois, une ligne supplémentaire referme exactement ce que je voulais laisser ouvert.

J’écoute les mots d’une manière assez proche.

Certains occupent l’espace. D’autres le transforment.

Certains disparaissent presque au moment où ils sont prononcés. D’autres restent en nous et poursuivent silencieusement leur trajet.

Je ne demande pas à chaque échange d’être exceptionnel. Je voudrais seulement que nous puissions parfois ne rien ajouter.

Sur une feuille, le blanc peut rester blanc. Entre deux êtres, le silence peut rester silence.

Je ne cherche pas à remplir le silence, je cherche une parole qui mérite d’exister.

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