Art of Juliette

Une géométrie de survie.

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« Je n’ai pas besoin de connaître tout le chemin.
J’ai besoin de savoir que le sol sera encore là. »

Nous n’avons probablement pas tous besoin de la même quantité de certitude pour avancer. Ce que l’un éprouve comme une liberté peut devenir pour un autre une dépense considérable. Je m’intéresse à ces différences invisibles, à tout ce que chacun construit silencieusement pour rendre sa présence au monde possible. Il existe peut-être autant de manières d’être libre que de
façons de se sentir suffisamment en sécurité pour bouger.

Le psychiatre reprend son interrogatoire.

Avez-vous besoin de routines pour vous
sentir stable ?

Mes routines. Mes rituels. Mes chorégraphies.

Je les appelle ainsi parce que « routine »
évoque une mécanique sèche, alors que chez
moi, il s’agit d’autre chose.

Une géométrie de survie. Une science intime
des appuis. Un art discret d’empêcher le
monde de se désassembler.

Je ritualise parce que l’imprévisible possède
une violence que beaucoup ignorent. Parce
que les changements de programme ont une
texture sonore. Parce que les attentes
implicites me traversent comme des lumières
trop vives. Parce que vivre parmi les autres
exige souvent de déposer, d’anticiper, de
contenir, de traduire.

Mes rituels sont les cadres que je suspends
autour du chaos.

Ils ne suppriment pas l’imprévisible. Ils lui
donnent des bords.

Je connais l’ordre des premiers gestes. Je
sais ce qui vient avant, ce qui vient après. La
répétition ne ferme pas la journée. Elle
dessine un passage à travers elle.

Je pose une ligne.

Une autre vient à sa rencontre. J’écarte, je
rapproche, je laisse du vide. Peu à peu, un
espace devient praticable.

Je peux m’y déplacer sans savoir exactement
où j’irai.

C’est peut-être pour cela que je préfère le
mot chorégraphie.

Une chorégraphie n’empêche pas le
mouvement. Elle lui donne une structure. Je
peux connaître certains pas et rester
disponible à ce qui se déplace autour de moi.

Je n’ai pas besoin que tout soit prévisible.
J’ai besoin de savoir où poser le pied suivant.

Mes chorégraphies ont des couleurs précises.

Le calme est ivoire.
L’ordre est bleu pâle.

La sécurité possède une densité de laine
chaude et une lumière de fin d’après-midi
d’hiver.

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