Art of Juliette

L’empreinte invisible.

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« Les grandes oeuvres ne nous transmettent pas une émotion.
Elles déplacent silencieusement la mesure de notre attention. »

Une oeuvre véritable ne s’ajoute pas à notre mémoire comme un souvenir de plus. Elle laisse en nous une empreinte active. Elle raccorde notre manière de percevoir, modifie notre cadence intérieure et transforme, sans bruit, notre façon d’habiter le monde.

Nous croyons qu’une oeuvre nous émeut.
C’est beaucoup plus profond que cela.

L’émotion passe.
L’oeuvre demeure.

Elle demeure non dans notre mémoire, mais dans notre manière de regarder.

Il existe un rythme du corps.

Le coeur bat.
Le souffle revient.

La marche trouve sa cadence.

Mais il existe aussi un rythme plus discret.
Le rythme selon lequel les sensations se rencontrent.

Selon lequel une lumière appelle une couleur.

Une couleur un souvenir.
Un silence une pensée.

C’est un rythme invisible que les grandes oeuvres déplacent.

Elles ne nous demandent pas de penser autrement.
Elles changent la vitesse à laquelle le monde devient perceptible.

Après elles, le temps n’a plus exactement la même densité.

Le silence ne dure plus de la même façon.
Une ligne ne coupe plus l’espace.

Elle le met en relation.

Une couleur cesse d’être une surface.
Elle devient une présence.

Nous croyons avoir quitté l’oeuvre.
Pourtant, c’est elle qui continue de vivre en nous.

Elle dépose une empreinte que rien ne signale.

Aucune preuve.
Aucun évènement.

Seulement une autre manière d’être attentif.

Cette empreinte ne nous rend ni plus savants, ni plus sensibles.

Elle raccorde notre perception.
Elle invente une nouvelle mesure.

Et peu à peu, sans que nous en prenions conscience, notre vie commence à battre selon cette mesure.

Je reconnais cette empreinte dans les oeuvres qui m’accompagnent depuis toujours.
Je ne pense pas à elles lorsque je dessine.

Pourtant, elles sont présentes dans chacun de mes gestes.

Elles ralentissent mon regard.
Elles exigent davantage de vérité d’une ligne.

Elles prolongent un silence jusqu’à ce qu’il devienne juste.

Je comprends alors qu’une oeuvre ne se termine jamais.
Elle continue son travail dans celui qui l’a rencontrée.

Peut-être est-ce là sa puissance la plus secrète.

Elle ne nous donne pas un autre monde.
Elle change la mesure selon laquelle nous habitons celui-ci.

Et lorsque cette mesure devient la nôtre, l’oeuvre cesse d’être devant nous.

Elle est devenue une part invisible de notre présence au monde.

Ecoutez ce texte lu avec la voix de l’auteure sur la chaîne YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/HxGLellT5fQ

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