Ce qui frappe d’emblée, c’est la place depuis laquelle Philippe Courtois écrit. Il ne parle ni comme un procureur avide de coupables, ni comme un commentateur cherchant le frisson médiatique, ni comme un technicien enfermé dans son jargon. Il parle depuis le point exact où la souffrance humaine rencontre la procédure, où le corps blessé devient dossier, où une vie abîmée doit être traduite en mots, en expertises, en responsabilités, en preuves. C’est là que le livre devient passionnant : il montre que la justice médicale n’est jamais seulement une affaire de médecine, ni seulement une affaire de droit. C’est une zone de vertige.
Le titre est admirablement choisi. Sous le scalpel de la justice dit tout. Le scalpel est l’instrument du chirurgien, mais ici c’est la justice qui incise. Elle ouvre les faits, découpe les responsabilités, cherche la cause derrière l’accident, la faute derrière le geste, la négligence derrière l’habitude, parfois le crime derrière la blouse blanche. La formule pourrait être racoleuse. Elle ne l’est pas. Elle est juste. Car ce livre pose une question essentielle : que se passe-t-il lorsque ceux qui soignent deviennent ceux que l’on juge ?
Philippe Courtois traverse des affaires majeures, le Médiator, les prothèses PIP, l’affaire Péchier, pour raconter un pan souvent mal compris de notre histoire contemporaine : celui des grands procès médicaux français. L’éditeur présente l’ouvrage comme une réflexion sur ces dossiers où médecins, chirurgiens, anesthésistes, infirmiers ou dirigeants de laboratoire sont confrontés à la justice, accusés d’avoir franchi cette frontière mouvante entre l’erreur, la négligence, l’accident et la faute.
C’est précisément cette frontière qui rend le livre si fort. Dans l’imaginaire collectif, la médecine reste associée au serment d’Hippocrate, à la confiance, à la compétence, à la promesse de sauver. Mais les grandes affaires médicales rappellent que le soin n’est pas un sanctuaire magique. Il est un espace humain, donc fragile. Il peut produire de la réparation, mais aussi de l’irréparable. Il peut sauver des vies, mais aussi les détruire. Et lorsque le dommage survient, la question n’est pas seulement : “Que s’est-il passé ?” Elle devient : “Qui savait ? Qui aurait dû savoir ? Qui a laissé faire ? Qui a menti ? Qui a profité ? Qui doit répondre ?”
Le grand mérite de Philippe Courtois est de ne pas simplifier cette matière. Il aurait été facile d’écrire un livre à charge contre la médecine. Il aurait été tout aussi facile de se réfugier derrière la complexité technique pour excuser l’inexcusable. Il ne fait ni l’un ni l’autre. Il avance sur une ligne exigeante : défendre les victimes sans transformer chaque soignant en suspect, rappeler la puissance de la médecine sans oublier ses angles morts, comprendre la difficulté du geste médical sans renoncer à la responsabilité.
C’est en cela que le livre est profondément utile. Il oblige à penser. La faute médicale n’est pas toujours un geste brutal, visible, spectaculaire. Elle peut être une alerte ignorée, une procédure contournée, une certitude de trop, un silence entre deux services, une chaîne de décisions minuscules qui finit par produire une catastrophe. À l’inverse, toute issue tragique n’est pas nécessairement une faute pénale. La médecine travaille avec le vivant, donc avec l’incertitude. Le droit, lui, doit qualifier, prouver, trancher. Entre les deux, il y a un gouffre. Philippe Courtois a l’intelligence de ne jamais le combler artificiellement.
Dans les affaires du Médiator et des prothèses PIP, le livre prend une dimension presque politique. Ce ne sont plus seulement des dossiers individuels. Ce sont des affaires de système. Elles interrogent les laboratoires, les autorités sanitaires, les contrôles, les alertes, la circulation de l’information, le rapport entre profit, risque et santé publique. Là encore, Courtois ne fait pas seulement œuvre de récit. Il montre comment une victime isolée peut devenir le révélateur d’un dérèglement collectif. Le corps souffrant devient alors une preuve sociale.
L’affaire Péchier, elle, déplace encore le trouble. L’ancien anesthésiste Frédéric Péchier a été condamné en décembre 2025 par la cour d’assises du Doubs à la réclusion criminelle à perpétuité pour 30 empoisonnements de patients, dont 12 mortels, et a annoncé faire appel. Elle concentre tout ce que la justice médicale peut avoir de plus vertigineux : la technicité extrême du bloc opératoire, l’opacité du geste, la difficulté de la preuve, la solitude des victimes, la parole des experts, la sidération devant l’hypothèse qu’un lieu de soin puisse devenir un lieu de mort volontaire. Dans un tel dossier, la justice n’entre pas seulement à l’hôpital : elle entre dans l’impensable.
Ce livre est donc aussi un livre sur la confiance. Nous confions nos corps aux médecins à des moments où nous sommes vulnérables, anesthésiés, diminués, inquiets, parfois incapables de comprendre ce qui nous arrive. Cette confiance n’est pas un détail moral : elle est la condition même du soin. Quand elle se brise, ce n’est pas seulement une erreur qui surgit. C’est tout un pacte social qui vacille. Philippe Courtois donne à voir cette fracture avec une netteté rare.
Ce que j’aime particulièrement dans ce livre, c’est qu’il ne se contente pas de désigner des responsables. Il redonne une place aux victimes. Dans les grandes affaires médicales, elles sont souvent noyées sous les chiffres, les expertises, les audiences, les noms de molécules, les dates, les acronymes, les termes techniques. Courtois rappelle que derrière chaque “dommage corporel”, il y a une existence retournée. Un corps qui ne fonctionne plus comme avant. Une famille qui attend des réponses. Une vie qui doit être réorganisée autour d’une blessure, d’une absence, d’une angoisse, d’une injustice.
Il y a dans ce livre une forme de pédagogie morale. Non pas une morale donneuse de leçons, mais une morale de la lucidité. La justice ne peut pas rendre un mort. Elle ne peut pas effacer une mutilation. Elle ne peut pas réparer totalement une vie brisée. Mais elle peut nommer. Elle peut reconnaître. Elle peut établir une vérité judiciaire. Et parfois, pour les victimes, cette reconnaissance est déjà une manière de sortir du néant où les plonge le déni.
La force de Philippe Courtois tient aussi à son expérience. Avocat au barreau de Bordeaux depuis 2008, il est présenté par son éditeur comme l’un des avocats français de référence dans le contentieux médical, intervenant notamment dans les dossiers d’erreurs de soin, de médicaments défaillants, de dispositifs médicaux dangereux, de vaccins ou d’infections nosocomiales. Cela se sent dans la manière dont il aborde son sujet. Il ne survole pas. Il connaît la matière, les audiences, les expertises, les lenteurs, les résistances, les douleurs. Il sait ce qu’un dossier médical contient de froid et de brûlant à la fois.
Sous le scalpel de la justice est un livre important parce qu’il arrive à rendre lisible une matière complexe sans l’appauvrir. C’est là une qualité rare. Trop d’ouvrages de justice se perdent dans la procédure. Trop d’ouvrages de médecine se protègent derrière la technicité. Celui-ci avance autrement. Il prend le lecteur par l’intelligence, mais aussi par la conscience. Il ne demande pas seulement : “Qui est coupable ?” Il demande : “Qu’est-ce qu’une société accepte de regarder en face quand ceux qui devaient protéger ont failli ?”
C’est également un livre qui dit quelque chose de notre époque. Nous vivons dans une société où l’on exige à la fois une médecine toute-puissante et une justice immédiate. Or ni l’une ni l’autre ne fonctionnent ainsi. La médecine doute, tâtonne, corrige, se trompe parfois. La justice enquête, confronte, qualifie, prend du temps. Entre ces deux institutions, Philippe Courtois montre qu’il existe une tension nécessaire. La justice ne doit pas terroriser la médecine. Mais la médecine ne doit jamais devenir un territoire d’impunité.
C’est pourquoi ce livre mérite d’être lu au-delà des juristes, des médecins et des victimes directement concernées. Il parle à tous ceux qui, un jour, ont signé un consentement opératoire sans tout comprendre. À tous ceux qui ont attendu dans un couloir d’hôpital. À tous ceux qui ont cru un médecin parce qu’il fallait bien croire quelqu’un. À tous ceux qui savent que le corps humain, lorsqu’il tombe entre les mains d’une institution, devient aussi une affaire de confiance publique.
Il faut saluer ici la sobriété du projet. Le sujet pouvait facilement basculer dans le sensationnalisme. Philippe Courtois choisit au contraire une voie plus forte : celle de la précision, de la gravité et de la responsabilité. Il ne transforme pas les affaires médicales en feuilleton macabre. Il les traite comme des révélateurs. Révélateurs de failles, de pouvoirs, de silences, mais aussi de courage judiciaire.
Au fond, ce livre rappelle une vérité simple et dérangeante : la médecine soigne des corps, mais la justice soigne parfois ce que la médecine a laissé derrière elle. Pas toujours. Pas totalement. Pas miraculeusement.
Mais elle tente de donner une forme à l’inacceptable. Elle tente d’empêcher que la douleur reste seule avec elle-même.
Sous le scalpel de la justice est donc bien plus qu’un livre sur des procès médicaux. C’est un livre sur la responsabilité humaine. Un livre sur cette mince ligne qui sépare l’accident de la faute, l’erreur de l’aveuglement, le soin de la violence, la confiance de la trahison. Un livre nécessaire, courageux, clair, profondément utile.
Et surtout un livre qui rappelle que, face aux grands scandales sanitaires comme aux drames individuels, la justice n’est pas seulement là pour punir. Elle est là pour dire que les corps blessés comptent encore.
