Arts

Stéphane Erouane Dumas, la peinture comme système de perception, ou l’art de défaire le paysage

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Il faut se méfier des peintures qui semblent immédiatement accessibles. Celles de Stéphane Erouane Dumas appartiennent à cette catégorie trompeuse. On y reconnaît des bouleaux, des troncs, des ramures, des écorces, parfois des formations végétales dont les contours paraissent emprunter à la géologie. Rien, en apparence, qui nécessite un apprentissage particulier du regard. Et pourtant, cette reconnaissance initiale ne résiste pas longtemps à l’examen.

Plus on observe ces compositions, moins on sait exactement ce que l’on regarde. Les arbres deviennent des structures, les écorces des systèmes graphiques, les paysages des agencements de surfaces dont les rapports internes finissent par primer sur leur origine naturelle.

C’est précisément ce qui m’intéresse dans le travail de Stéphane Erouane Dumas. Cette manière de nous attirer par un sujet familier pour nous conduire, presque à notre insu, vers quelque chose de beaucoup plus complexe. Je suis sensible aux artistes qui ne cherchent pas à impressionner par une démonstration de virtuosité, mais qui construisent patiemment un langage personnel. Chez lui, je trouve cette obstination particulièrement stimulante. Il ne peint pas tant la nature qu’il n’interroge les conditions de sa visibilité. L’arbre est simultanément un objet identifiable, une organisation de lignes, une distribution de valeurs et une surface rythmique. Il devient le prétexte d’une réflexion beaucoup plus vaste sur ce que peut encore la peinture.

J’ai pris un réel plaisir à parcourir Septentrion, le très bel ouvrage consacré à son travail, accompagné d’un texte de Colin Lemoine, dont j’apprécie particulièrement la précision du regard et l’ambition intellectuelle. Il est suffisamment rare de rencontrer un texte critique qui ne se contente pas d’habiller les œuvres de quelques considérations convenues pour le souligner. Lemoine prend la peinture au sérieux. Il la regarde, la questionne, la confronte à l’histoire de l’art, à la musique, à la philosophie, sans chercher à la rendre artificiellement mystérieuse. Lorsqu’il écrit que « Ces paysages sont moins physiques que psychiques », il touche, me semble-t-il, à quelque chose d’essentiel.

Car ce qui m’interroge chez Stéphane Erouane Dumas, c’est précisément cette ambiguïté entre le monde extérieur et une forme de paysage intérieur. Ses bouleaux ne sont pas seulement des bouleaux. Leurs écorces striées deviennent presque des écritures, leurs alignements des partitions, leurs ramifications des systèmes graphiques dont on pourrait chercher indéfiniment la logique. J’aime cette peinture qui oblige à revenir sur ce que l’on vient de voir, qui ne livre pas immédiatement toutes ses clés et qui, surtout, ne semble pas chercher à nous séduire à tout prix.

La répétition est au cœur de cette démarche. On pourrait lui reprocher de revenir obstinément aux mêmes motifs, mais c’est justement dans cette insistance que se joue une partie de son intelligence picturale. Une variation de densité, un déplacement de ligne, une rupture dans l’organisation des formes suffisent à transformer l’équilibre d’un tableau. Colin Lemoine établit à ce propos un rapprochement pertinent avec la musique de Philip Glass. Je le trouve particulièrement juste : la répétition n’est pas une immobilité, elle est une manière de faire apparaître des différences que notre regard aurait autrement négligées.

Les références convoquées dans Septentrion sont également éclairantes. Caspar David Friedrich pour la gravité des paysages septentrionaux, Monet pour l’obstination devant le motif, Henri Michaux pour certaines proliférations graphiques, Giuseppe Penone pour le rapport entre matière et croissance. Mais je me méfie toujours un peu de ces généalogies prestigieuses qui finissent parfois par étouffer les artistes qu’elles prétendent éclairer. Dumas n’a pas besoin de ressembler à Monet ou à Friedrich pour exister. Son intérêt réside justement dans la cohérence d’un langage qu’il a progressivement construit, avec ses propres règles, ses exigences et ses obsessions.

Je suis également très sensible à son travail sur les falaises, peut-être parce qu’il y est encore plus difficile de distinguer ce qui relève de la représentation et ce qui appartient à la matière picturale elle-même. Les strates, les fractures, les reliefs, les superpositions donnent l’impression que le tableau possède sa propre géologie. Il ne s’agit plus simplement de peindre une roche, mais de faire travailler la peinture selon une logique qui dialogue avec celle de la roche. Cette correspondance entre le sujet et la méthode me paraît particulièrement convaincante.

Il y a chez Stéphane Erouane Dumas une rigueur qui mérite d’être soulignée. Derrière l’apparente liberté des formes, tout semble pensé, organisé, repris. On retrouve ici cette vieille mais toujours essentielle proposition de Maurice Denis : un tableau est d’abord une surface plane recouverte de couleurs assemblées dans un certain ordre. Stéphane Erouane Dumas ne renonce jamais à la figuration, mais il nous rappelle constamment que la peinture ne saurait se limiter à reproduire ce qui existe déjà.

Je voudrais aussi insister sur la qualité de Septentrion en tant que livre. C’est un objet soigné, intelligent, dont la mise en page laisse véritablement respirer les œuvres. Les reproductions, les citations isolées, les rapports entre le texte et l’image participent d’une conception exigeante de l’édition d’art. À une époque où tant de catalogues ressemblent à des instruments promotionnels, j’apprécie qu’un ouvrage prenne le temps de développer une véritable pensée critique. Le texte de Colin Lemoine y contribue largement, avec une écriture à la fois érudite, personnelle et parfois volontairement lyrique.

Tout cela ne signifie pas que chaque toile de Dumas possède la même force. Je crois même qu’il faut se garder de cette admiration automatique qui transforme la fidélité à un motif en qualité absolue. Une œuvre fondée sur la répétition court nécessairement le risque de l’autocitation. Certaines compositions me paraissent plus puissantes que d’autres, notamment lorsque l’organisation des formes finit par faire oublier le sujet initial. C’est dans ces moments que sa peinture atteint, selon moi, sa plus grande autonomie.

Ce que je retiens finalement de ce travail, c’est une forme de résistance à la facilité. Dumas ne cherche pas à produire une image spectaculaire, immédiatement consommable, ni à accompagner chaque nouvelle série d’un discours sur une prétendue révolution artistique. Il poursuit une recherche, il approfondit ses motifs, il accepte de revenir sur les mêmes questions. Cette constance peut sembler presque anachronique. Je la trouve au contraire précieuse.

En tant que photographe, je suis particulièrement sensible à cette frontière entre ce que l’œil reconnaît et ce que l’image finit par inventer. C’est peut-être là que Stéphane Erouane Dumas me touche le plus : dans sa capacité à faire basculer un élément parfaitement identifiable vers une construction visuelle qui ne dépend plus entièrement de son modèle. Il nous rappelle qu’une image n’est jamais seulement ce qu’elle montre, mais aussi ce qu’elle organise, ce qu’elle dissimule et ce qu’elle oblige à regarder autrement.

Stéphane Erouane Dumas ne semble pas peindre des arbres pour nous rappeler leur beauté. Il utilise leur architecture pour mettre à l’épreuve celle du tableau. Et cette démarche, patiente, exigeante, parfois obsessionnelle, me semble infiniment plus intéressante que bien des effets de nouveauté dont l’art contemporain est si friand.

Je referme Septentrion avec le sentiment d’avoir découvert non seulement un univers pictural singulier, mais aussi un véritable dialogue entre un artiste et un regard critique, celui de Colin Lemoine. Deux exigences qui se rencontrent sans se confondre.

Et avec une conviction assez simple : la grande qualité de cette peinture est de nous faire comprendre que regarder n’est pas nécessairement voir, et que voir demande parfois de désapprendre ce que l’on croyait reconnaître.

Référence de l’article : Stéphane Erouane Dumas, Septentrion, texte de Colin Lemoine, Galerie Pierre-Alain Challier, 2024.

https://www.stephaneerouanedumas.com

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