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Julia Kassar : cette actrice libanaise que j’ai découverte par hasard et qui m’a littéralement fasciné .

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Il est des découvertes qui ne doivent rien à la curiosité intellectuelle, aux recommandations des critiques ou aux grandes campagnes de promotion. Elles arrivent comme ça, par hasard, au détour d’une image, d’une scène, d’un visage. C’est exactement ce qui m’est arrivé avec Julia Kassar. Je ne connaissais pas cette actrice libanaise, je n’avais pas spécialement prévu de m’intéresser à elle et, soudain, je suis tombé sous son charme. D’abord sa beauté. Une beauté folle, singulière, lumineuse, qui n’a rien à voir avec ces visages standardisés que le cinéma nous impose parfois jusqu’à l’ennui. Une beauté vivante, expressive, avec ce mélange de douceur, de caractère et de mystère qui rend certains visages absolument inoubliables. Et puis j’ai découvert son jeu. Et là, ce n’était plus simplement de l’admiration esthétique, mais un véritable coup de foudre artistique

Car Julia Kassar possède cette chose difficile à définir qui distingue les grandes actrices des autres : elle est immédiatement intéressante à regarder. Même lorsqu’elle ne dit rien. Même lorsqu’elle écoute. Même lorsqu’elle semble ne rien faire. Son visage travaille, son regard raconte, son intelligence traverse l’écran. Il y a chez elle une sensualité naturelle, une élégance presque instinctive, mais aussi quelque chose de terriblement humain, de drôle parfois, de blessé peut-être, qui donne envie d’en savoir davantage. Je suis devenu fan de cette femme avant même de connaître son histoire. Et lorsque j’ai commencé à découvrir son parcours, j’ai compris que mon intuition ne m’avait pas trompé.

C’est aussi cela, le bonheur de s’intéresser au cinéma : découvrir, parfois très tard, des artistes extraordinaires que notre petit univers médiatique occidental laisse injustement dans l’ombre. Julia Kassar est une immense comédienne au Liban, une artiste respectée, récompensée, aimée, une femme de théâtre et de cinéma qui a traversé les décennies sans jamais perdre cette intensité si particulière. Et je me suis demandé comment j’avais pu passer si longtemps à côté d’elle.

Née à Beyrouth en 1963, Julia Kassar grandit dans un pays qui bascule dans la guerre civile en 1975. Son adolescence et ses premières années d’adulte se déroulent dans une ville divisée, entre les bombardements, les tensions communautaires et cette étrange obligation de continuer à vivre alors que tout semble pouvoir s’effondrer. Pourtant, ce n’est pas d’abord le théâtre qui l’attire, mais la danse. Fascinée par le mouvement, le corps et la liberté qu’il procure, elle admire notamment Georgette Gebara, grande pionnière du ballet libanais. C’est pour approcher cet univers qu’elle s’inscrit à l’Université libanaise en art dramatique. Le hasard va devenir une vocation.

Elle obtient son diplôme en 1987, puis poursuit sa formation jusqu’à décrocher, en 2007, un master en arts visuels et scéniques à l’Université Saint-Esprit de Kaslik. Entre-temps, la jeune femme a découvert que la scène pouvait être bien davantage qu’un espace d’expression : un territoire de liberté dans une société où celle-ci ne va jamais de soi.

Il faut imaginer cette jeune comédienne traversant Beyrouth pendant la guerre pour rejoindre ses cours et ses répétitions. Dans certaines villes, on devient artiste par ambition. Dans d’autres, on le devient aussi par nécessité intérieure. Chez Julia Kassar, le théâtre semble avoir été les deux à la fois.

Elle se forme auprès de grandes personnalités de la scène libanaise et travaille notamment avec Raymond Gébara, Nidal el-Achkar, Roger Assaf, Jalal Khoury ou Jawad al-Assadi. Elle explore un répertoire exigeant, des écritures contemporaines aux grandes œuvres dramatiques, avec une curiosité qui ne semble jamais s’épuiser. Le théâtre lui donne cette discipline du corps, cette attention au partenaire et ce sens du rythme qui distinguent les vrais acteurs des simples interprètes de dialogues.

Dans un entretien accordé à *L’Orient-Le Jour*, elle résumait avec humour sa relation aux deux disciplines : « Le théâtre, c’est mon mari, et le cinéma, mon amant ! » Une formule délicieuse, qui révèle quelque chose d’essentiel. Le théâtre est son ancrage, son métier dans ce qu’il possède de plus physique et de plus vivant. Le cinéma est une autre aventure, plus mystérieuse, où la caméra peut saisir ce que les mots ne disent pas.

Sa carrière cinématographique prend véritablement son essor dans les années 1990, puis s’affirme au fil des années 2000. On la retrouve notamment dans *Le Cerf-volant* de Randa Chahhal Sabbag, *Ceinture de feu* de Bahij Hojeij, *A Perfect Day* de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, ou encore *Que vienne la pluie*, également réalisé par Bahij Hojeij. Des œuvres très différentes, mais souvent traversées par les blessures de l’histoire, les relations familiales, les absences et les contradictions d’une société libanaise profondément vivante.

Son jeu possède une qualité rare : elle sait donner une existence aux personnages sans chercher systématiquement à les rendre aimables. Elle peut être maternelle, autoritaire, tendre, inquiétante, drôle ou blessante. Elle sait surtout faire cohabiter ces sentiments, parfois dans une même scène. Ses personnages ne sont pas des fonctions narratives, mais des êtres humains, avec leurs contradictions, leurs secrets et leurs faiblesses.

Dans *Tramontane* (*Rabih*), réalisé par Vatche Boulghourjian et présenté à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 2016, elle interprète Samar, la mère adoptive d’un jeune musicien aveugle qui découvre que ses papiers d’identité sont falsifiés. Le film interroge les origines, la mémoire et les mensonges enfouis dans l’histoire libanaise. Julia Kassar y excelle dans un registre particulièrement difficile : celui d’une femme qui aime profondément, mais dont l’amour se trouve prisonnier d’un secret. Son interprétation lui vaut le prix de la meilleure actrice au Festival international du film de Dubaï.

On la retrouve également dans *Solitaire* (*Mahbas*) de Sophie Boutros, une comédie autour des préjugés entre Libanais et Syriens, ou dans *L’Insulte* de Ziad Doueiri, film nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2018. En passant d’un cinéma intimiste à des œuvres plus populaires, elle refuse de se laisser enfermer dans une catégorie. Chez elle, le drame n’exclut jamais l’humour, et la légèreté ne signifie pas l’absence de profondeur.

Les récompenses jalonnent son parcours : prix d’interprétation à Carthage, Rabat, Malmö, Dubaï, distinctions pour ses prestations théâtrales et cinématographiques. Mais réduire Julia Kassar à son palmarès serait passer à côté de ce qui fait sa singularité. Ce n’est pas seulement une actrice reconnue. C’est une femme qui a consacré une grande partie de son existence à comprendre et à transmettre son métier.

Depuis la fin des années 1990, elle enseigne les arts dramatiques à l’Université libanaise. Elle y forme de nouvelles générations d’acteurs, partage son expérience et explore avec ses étudiants les grandes méthodes du jeu et de la mise en scène. Elle s’est également intéressée au théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal et à cette idée magnifique que le spectateur puisse cesser d’être un témoin passif pour devenir acteur de sa propre réalité. En janvier 2025, l’Université libanaise lui rend hommage pour son engagement artistique et pédagogique. Une reconnaissance peut-être aussi importante que tous les prix reçus sur les tapis rouges.

La télévision lui offre, plus récemment, d’autres occasions de montrer l’étendue de son talent. Dans *Arrabat Beirut* (*La Marraine de Beyrouth*), diffusée en 2024, elle campe Madame Juliette, patronne d’un cabaret dans le Beyrouth flamboyant des années 1960. Une femme de pouvoir, manipulatrice, secrète, solitaire, qui règne sur un univers de plaisirs et de faux-semblants. Julia Kassar y déploie une autorité fascinante sans effacer les fragilités de son personnage. En 2025, elle marque également les téléspectateurs dans *Bil Dam*, où elle interprète Janet, une femme dont la vie familiale révèle de multiples tensions affectives. Elle prouve ainsi qu’une actrice peut gagner en intensité avec les années, à condition que l’écriture lui offre enfin des personnages à sa mesure.

Cette question est essentielle. Trop souvent, dans les industries audiovisuelles, les comédiennes voient les rôles se raréfier ou se réduire à quelques clichés dès qu’elles avancent en âge. Julia Kassar représente exactement l’inverse : une maturité qui élargit les possibilités du jeu. Son visage raconte davantage, sa présence gagne en autorité, et son expérience lui permet de donner du relief à des personnages que des scénarios moins ambitieux auraient pu condamner à la caricature.

Le public français a pu la retrouver dans *Un monde fragile et merveilleux*, le film de Cyril Aris sorti en salles le 18 février 2026. Cette histoire d’amour entre Nino et Yasmina, que les bouleversements du Liban ne cessent de rapprocher et de séparer, donne à Julia Kassar le rôle d’Oumaya. Une nouvelle occasion de participer à un cinéma libanais qui refuse de choisir entre la mémoire des tragédies et la possibilité du bonheur. Elle figure également au générique de *J’espère que tu m’enterreras*, premier long métrage d’Isabelle Mecattaf, consacré à trois générations de femmes confrontées au départ, au deuil et aux déchirements du Liban.

Car c’est peut-être là que se trouve l’une des clés de son parcours. Julia Kassar appartient à une génération d’artistes qui a grandi avec la guerre, traversé les reconstructions, connu les crises économiques, les violences et les espoirs régulièrement déçus. Pourtant, elle refuse que le Liban ne soit raconté qu’à travers ses malheurs. Dans ses déclarations publiques, elle défend régulièrement la vitalité de la création libanaise, son intelligence et sa capacité à renaître malgré l’adversité.

En octobre 2024, alors que son pays est de nouveau frappé par la guerre, elle confie à *L’Agenda Culturel* sa tristesse devant la répétition des catastrophes. Mais elle conserve sa foi dans la capacité du Liban à se relever. Il ne s’agit pas d’un optimisme naïf. C’est la conviction d’une femme qui a vu suffisamment de destructions pour savoir que la résistance d’un peuple ne se mesure pas seulement à sa capacité de survivre, mais aussi à celle de continuer à inventer, à aimer, à enseigner et à créer.

Il serait cependant injuste de faire de Julia Kassar une simple métaphore de la résilience libanaise. Ce serait presque lui retirer ce qui fait sa grandeur : son individualité d’artiste, son humour, son exigence professionnelle et son formidable plaisir de jouer. Elle n’est pas seulement une actrice née dans un pays meurtri. Elle est une véritable créatrice, dont l’art peut être puissant sans jamais devenir démonstratif.

À une époque où le cinéma mondial confond parfois célébrité et talent, visibilité et importance, Julia Kassar rappelle une vérité élémentaire : la valeur d’une actrice ne se mesure ni à son nombre d’abonnés ni à sa capacité à fabriquer un personnage public. Elle se mesure à ce qu’elle fait exister devant nous, à la façon dont elle donne une âme à une histoire, parfois simplement en restant silencieuse.

Je suis heureux que le hasard m’ait fait découvrir Julia Kassar. J’aime sa beauté, j’aime son regard, j’aime cette façon qu’elle a d’être intensément présente sans jamais en faire trop. Mais plus encore, j’aime ce qu’elle représente : une certaine idée du métier d’actrice, libre, exigeante, passionnée, loin des artifices et des modes. Il m’arrive de regarder des dizaines de films sans éprouver cette émotion particulière qui vous donne envie de vous arrêter sur un visage et de découvrir toute une œuvre. Avec elle, ce sentiment est arrivé immédiatement.

Il est des artistes que l’on découvre par hasard et que l’on n’a plus envie de quitter. Julia Kassar est de ceux-là.

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