Coup de Pique

Judith Magre "dégoutée" par Gisèle Pelicot : le grand âge n’excuse ni la bêtise ni la méchanceté

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →

Il y a des moments où le respect que l’on porte à une immense carrière, à une longévité exceptionnelle et à une personnalité du théâtre français ne suffit plus à faire passer la pilule. Judith Magre, qui s’apprête à fêter ses cent ans, appartient incontestablement à l’histoire de notre spectacle vivant. Mais voilà : avoir traversé un siècle ne donne pas tous les droits. Et certainement pas celui de s’en prendre gratuitement à une femme qui a traversé l’enfer.

Invitée de Jordan de Luxe, la comédienne aurait déclaré, selon les propos rapportés de cet entretien, que Gisèle Pelicot l’avait « dégoûtée ». Si cette formulation est bien celle qu’elle a employée, elle est d’une violence et d’une grossièreté qui laissent pantois.

Gisèle Pelicot. Cette femme dont le nom est désormais connu dans le monde entier. Cette femme droguée, violée pendant des années, livrée par son propre mari à des dizaines d’hommes. Cette femme qui aurait eu mille raisons de disparaître du regard public, de se cacher, de se taire, de laisser la honte l’engloutir. Et qui a fait exactement le contraire.

Elle a choisi la lumière.

Elle a refusé le huis clos.

Elle a affronté ses agresseurs, les regards, les humiliations et les interrogations les plus intimes.

Elle a transformé un cauchemar personnel en prise de conscience collective.

Et voilà qu’une autre femme, une artiste reconnue, une femme qui a elle-même connu les combats et les bouleversements du XXe siècle, viendrait exprimer son dégoût à son égard ?

Mais enfin, de quoi parle-t-on ?

On peut ne pas apprécier la médiatisation d’une affaire. On peut être mal à l’aise devant son exposition. On peut même avoir des réserves sur la manière dont une victime devient un symbole. Toutes ces discussions sont légitimes. Mais il existe une différence fondamentale entre interroger un phénomène médiatique et exprimer du dégoût envers la personne qui en est la victime.

C’est cette confusion qui, si les propos sont confirmés, rendrait la sortie de Judith Magre particulièrement odieuse.

Car les mots ont un poids. Et lorsqu’ils viennent d’une personnalité publique, ils portent bien au-delà de celui qui les prononce.

Ce qui me frappe aussi, c’est cette étrange facilité qu’ont certaines femmes à se montrer impitoyables envers d’autres femmes. Comme si la solidarité féminine n’était qu’une jolie formule destinée aux discours officiels, mais susceptible de disparaître dès qu’une femme dérange, s’expose ou refuse de se comporter comme on l’attend d’elle.

Il n’est évidemment pas question de demander à toutes les femmes de penser la même chose. Ce serait absurde. La liberté de parole implique aussi le droit au désaccord. Mais il existe une différence entre la liberté de juger et le plaisir de rabaisser.

Et lorsque la cible est une victime de violences sexuelles dont le calvaire a été établi par la justice, cette différence devient essentielle.

Il faut également en finir avec cette indulgence automatique que l’on accorde aux personnalités très âgées. Comme si l’accumulation des années transformait chaque sortie blessante en délicieuse impertinence. Comme si l’on devait applaudir une méchanceté simplement parce qu’elle est prononcée par une dame bientôt centenaire.

Non.

La vieillesse mérite le respect. Elle ne garantit ni la sagesse, ni la délicatesse, ni la justesse du jugement.

On peut être formidable à 99 ans. On peut être libre, insolent, provocateur, drôle, irrévérencieux. Judith Magre l’a souvent été, et cette liberté a largement contribué à sa singularité artistique.

Mais la provocation n’a de valeur que lorsqu’elle révèle quelque chose. Lorsqu’elle dérange intelligemment. Lorsqu’elle secoue les hypocrisies, les conformismes, les puissants.

S’en prendre à une femme qui a subi l’innommable n’a rien d’une audace intellectuelle.

Ce n’est pas de l’insolence.

C’est une brutalité inutile.

Et il serait trop facile de se réfugier derrière le fameux « à son âge, elle dit ce qu’elle pense ». À vrai dire, c’est précisément le problème. Dire ce que l’on pense n’est pas toujours une qualité. Encore faut-il que cette pensée mérite d’être exprimée.

Je trouve d’ailleurs presque tragique cette opposition entre deux femmes âgées qui incarnent, chacune à sa manière, deux rapports radicalement différents à la parole publique.

D’un côté, Gisèle Pelicot, qui a choisi de parler pour que d’autres victimes puissent un jour retrouver leur dignité.

De l’autre, si les propos rapportés sont exacts, Judith Magre, qui aurait utilisé sa liberté de parole pour blesser symboliquement une femme déjà éprouvée au-delà de l’imaginable.

L’une a fait de sa souffrance une force collective.

L’autre aurait fait de son opinion une violence supplémentaire.

Et cela me révolte.

Je n’ai aucune envie de participer à un procès en indignité contre une grande comédienne. Son œuvre demeure, son talent n’est pas effacé, et sa carrière ne se résume évidemment pas à une déclaration malheureuse. Ce serait aussi stupide que de prétendre qu’un artiste cesse d’avoir du talent dès qu’il prononce une énormité.

Mais admirer une artiste n’oblige pas à admirer tout ce qu’elle dit.

Et respecter une personne âgée ne signifie pas devoir se taire devant l’injustice.

Ce qui me semble finalement le plus choquant dans cette histoire, c’est l’inversion morale qu’une telle déclaration produit. Gisèle Pelicot, qui devrait inspirer au minimum de la considération, se retrouverait désignée comme objet de dégoût.

Alors qu’elle n’a rien à se reprocher.

Rien.

Elle n’a pas choisi ce qui lui est arrivé. Elle n’a pas choisi les crimes commis contre elle. Elle a seulement choisi ce qu’elle ferait de cette tragédie : ne plus se cacher et essayer de faire avancer les consciences.

On peut débattre de son statut de symbole. On peut discuter de tout, ou presque. Mais on devrait au moins savoir reconnaître la dignité lorsqu’elle se présente à nous.

Judith Magre aura bientôt cent ans. C’est une prouesse biologique, une aventure humaine, un destin artistique exceptionnel.

Gisèle Pelicot, elle, n’a pas eu besoin d’attendre un siècle pour nous donner une leçon de courage.

Et s’il fallait retenir une seule chose de cette polémique, ce serait celle-ci : les années donnent de l’âge. Elles ne donnent pas nécessairement de la grandeur.

La grandeur, parfois, c’est simplement de savoir respecter la douleur des autres.

Et, lorsque l’on n’a rien de juste à dire, de savoir se taire.

Vous réagissez à cet article

Votre réaction

« Judith Magre "dégoutée" par Gisèle Pelicot : le grand âge n’excuse ni la bêtise ni la méchanceté »

Votre nom, votre e-mail et votre message concernent uniquement l’article affiché ci-dessus. L’e-mail n’est pas publié.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier pour Instagram Copier le lien Envoyer par mail
Instagram : lien à coller

Pour une story, une bio ou un message privé : copiez ce lien propre vers l’article.

Instagram ne permet pas toujours le partage direct d’une page web : ce bouton prépare le lien à coller en story, bio ou message.
Continuer sur Le Mague
Retrouvez plus souvent Le Mague sur Google

Ajoutez Le Mague à vos sources préférées pour favoriser son apparition dans vos actualités Google.

La suite sur Le Mague

Vous pourriez aussi aimer

D'autres articles à découvrir dans le même univers.

Les plus lus en ce moment