Coup de Pique

Malaise étudiant et violences : la société française est-elle au bord de l’explosion ?

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Il serait confortable de réduire ce qui se passe aujourd’hui dans les lycées et autour d’une partie de la jeunesse française à quelques poubelles brûlées, des vitrines cassées, des affrontements avec la police ou des adolescents qui auraient simplement décidé de ne plus aller en cours. Ce serait surtout une erreur. La violence n’est jamais une explication. Elle est souvent le moment où les explications ont cessé d’être entendues.

Depuis la mi-septembre, un mouvement parti d’établissements de la région parisienne s’est propagé à travers le pays. Manque d’enseignants, classes surchargées, bâtiments dégradés, inquiétude devant Parcoursup, sentiment d’un service public qui se délite : les revendications sont extrêmement concrètes. Le mouvement a touché des centaines d’établissements et donné lieu à plusieurs milliers d’interpellations, principalement de mineurs. Les affrontements ont aussi produit des scènes extrêmement graves, jusqu’à cet adolescent de 15 ans qui a perdu une partie de la main après avoir manipulé une grenade policière lors d’affrontements à Lens.

Cela ne rend évidemment pas légitime l’incendie d’un établissement scolaire, l’agression d’un enseignant, la destruction gratuite ou la violence physique contre un policier. La colère peut être légitime sans que tous les moyens employés pour l’exprimer le soient. Cette distinction est essentielle. Une démocratie qui commencerait à considérer toute violence comme acceptable au prétexte que la cause est juste préparerait simplement la violence suivante.

Mais l’erreur inverse serait tout aussi dangereuse : considérer que la réponse à une jeunesse qui crie consiste uniquement à envoyer davantage de policiers.

Car derrière ces événements apparaît quelque chose de beaucoup plus profond. Une partie de la jeunesse française ne semble plus seulement mécontente. Elle doute de la promesse qui lui a été faite.

Étudier devait permettre de progresser socialement. Travailler devait permettre de vivre correctement. Obtenir un diplôme devait ouvrir des portes. Respecter les règles devait offrir une forme de sécurité. Or beaucoup de jeunes regardent désormais leurs parents, le prix des loyers, les salaires de début de carrière, la difficulté d’accéder à un logement, l’état de certains services publics, la crise climatique, la dette laissée aux générations suivantes et le spectacle politique permanent, et commencent à se demander : sécurité de quoi ? progrès vers quoi ?

Ce sentiment ne relève pas uniquement de l’impression. Les données disponibles sur les étudiants français décrivent depuis plusieurs années une fragilité réelle. Selon les chiffres officiels issus de l’Observatoire national de la vie étudiante, 36 % des étudiants présentaient en 2023 des signes de détresse psychologique. Cette proportion atteignait 41 % parmi les étudiants issus des milieux populaires, contre 30 % chez ceux appartenant aux catégories sociales supérieures. Un tiers déclarait également avoir renoncé à des soins ou examens médicaux pour des raisons financières.

Il faut mesurer ce que signifie une génération qui entre dans l’âge adulte avec une telle fatigue psychologique. Ce n’est pas nécessairement une génération révolutionnaire. C’est peut-être plus inquiétant : c’est une génération qui peut progressivement cesser de croire que le système mérite sa confiance.

Et c’est là que la situation française devient explosive.

La France possède une longue tradition de contestation. Grèves, manifestations, occupations, barricades et blocages appartiennent presque à son imaginaire national. Mai 68 est devenu une image d’Épinal au point de faire oublier que les périodes de confrontation sociale sont toujours beaucoup moins romantiques lorsqu’on les vit que lorsqu’on les regarde cinquante ans plus tard sur des photographies en noir et blanc.

Mais quelque chose semble aujourd’hui différent. Les colères ne sont plus isolées. Elles s’empilent.

Pouvoir d’achat. Retraites. Hôpital. Agriculture. École. Logement. Écologie. Insécurité. Immigration. Dette publique. Méfiance envers les médias. Défiance envers les élus. Sentiment de déclassement des classes moyennes. Abandon ressenti dans certains territoires. Désespoir d’une partie des quartiers populaires. Peur de l’avenir chez les jeunes.

Ces colères ne viennent pas nécessairement des mêmes Français. Elles peuvent même être politiquement opposées. Mais elles ont un point commun : le sentiment que quelque chose ne fonctionne plus.

C’est exactement ce qui rend une société instable. Une explosion sociale ne survient pas nécessairement lorsque tout le monde est d’accord. Elle peut survenir lorsque des groupes qui ne sont d’accord sur presque rien partagent soudain la conviction que les institutions ne répondent plus.

Les manifestations actuelles de la jeunesse doivent donc être regardées autrement que comme un problème de maintien de l’ordre. Le gouvernement affirme vouloir répondre aux difficultés concernant notamment les enseignants absents, l’organisation scolaire et l’état des établissements, tandis que les contraintes budgétaires rendent toute réponse massive difficile. C’est tout le piège français : le pays exige davantage de services publics au moment même où l’état de ses finances lui impose de trouver des économies.

Et dans cet espace impossible prospère la radicalité.

Lorsque la politique institutionnelle paraît incapable de produire des résultats, la tentation apparaît de chercher ailleurs un moyen d’agir. Le blocage devient plus visible qu’une pétition. L’occupation plus spectaculaire qu’une réunion. La confrontation produit davantage d’images qu’une négociation. Et les réseaux sociaux accélèrent encore le phénomène : quelques secondes montrant un manifestant frappé, un policier agressé ou un bâtiment incendié peuvent immédiatement devenir la preuve absolue, selon le camp auquel on appartient, soit d’un État autoritaire, soit d’une jeunesse devenue incontrôlable.

La réalité est beaucoup moins confortable.

Oui, il existe des casseurs, des provocateurs et des individus qui profitent des mouvements sociaux pour exercer une violence qui n’a parfois plus grand-chose à voir avec les revendications initiales. Des incendies, des agressions et des destructions ont été documentés lors du mouvement actuel.

Et oui, l’action des forces de l’ordre doit elle aussi pouvoir être interrogée lorsqu’elle entraîne des blessures graves ou lorsque des organisations de défense des droits dénoncent un usage disproportionné de la force. Être républicain ne consiste pas à considérer qu’un uniforme donne toujours raison. Cela consiste précisément à exiger des règles de tous, manifestants comme policiers.

La question de la « violence légitime » est donc probablement mal posée. La colère peut être légitime. La désobéissance civile peut parfois avoir une justification politique et historique. Un blocage peut se discuter. Une occupation peut constituer un moyen de pression. Mais frapper un individu, incendier une école ou mettre volontairement une vie en danger ne devient pas moralement acceptable parce qu’on se trouve du bon côté d’une banderole.

Le véritable sujet est ailleurs : pourquoi une partie de la jeunesse pense-t-elle désormais devoir hausser autant le ton pour être entendue ?

C’est peut-être cela qui devrait inquiéter le plus le pouvoir politique.

Car les jeunes qui descendent dans la rue ne demandent pas uniquement davantage de professeurs ou des bâtiments en meilleur état. Derrière ces demandes se trouve une interrogation beaucoup plus vaste adressée au monde adulte : qu’avez-vous prévu pour nous ?

La réponse ne pourra pas être uniquement budgétaire. Elle touche à quelque chose de presque intime dans le fonctionnement d’un pays : la confiance dans l’avenir.

Une société peut supporter des difficultés économiques considérables lorsqu’elle croit que demain sera meilleur. Elle peut supporter des sacrifices lorsqu’elle pense qu’ils sont équitablement répartis. Elle peut accepter l’autorité lorsqu’elle la considère comme légitime. Elle peut même accepter temporairement des injustices lorsqu’elle pense encore pouvoir les corriger démocratiquement.

Mais lorsque ces quatre convictions disparaissent simultanément — avenir, équité, autorité légitime et capacité du politique à changer les choses — la situation devient dangereuse.

La France est-elle au bord de l’explosion ? Probablement pas au sens où une révolution serait imminente demain matin. Les formules apocalyptiques sont faciles et rarement exactes.

Mais elle présente incontestablement plusieurs symptômes d’une société sous très forte tension.

La jeunesse est simplement l’endroit où ces contradictions apparaissent avec le moins de filtres.

Les adolescents et les étudiants n’ont pas encore appris cette grande spécialité adulte qui consiste à transformer la colère en résignation.

Ils crient.

Parfois ils se trompent. Parfois certains vont beaucoup trop loin. Parfois la violence détruit précisément la légitimité de ce qu’ils voulaient défendre.

Mais une société intelligente ne regarde pas seulement la pierre lancée.

Elle cherche aussi à comprendre pourquoi une main aussi jeune a éprouvé le besoin de la ramasser.

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