Raymond Martineau, le patron, est un personnage à lui seul. Une grande gueule, un accent du Sud bien affirmé, une présence qui ne passe pas inaperçue… mais une autorité toute relative dès qu’il s’agit de sa femme ou de sa fille ! Il parle fort, s’emporte volontiers, mais ne fait manifestement pas la loi chez lui. Et c’est précisément ce qui le rend si attachant.
J’ai immédiatement aimé ces personnages, leurs caractères bien trempés, leurs défauts, leurs contradictions et cette humanité qui les rend si proches de nous. Il y a dans leurs échanges quelque chose de Pagnol : cette manière de faire vivre les dialogues, de traiter les personnalités avec tendresse et de nous faire sourire de ces petits travers qui, finalement, nous ressemblent tant.
Mais derrière les querelles familières et les situations comiques, la réalité finit inévitablement par s’imposer. Nous sommes en 1942. Joseph, le jeune employé dont la mère est juive et le père breton, et Louis, le plus ancien de la maison, dont le nouvel ami est un collaborateur, évoluent dans un monde où l’insouciance apparente ne peut plus durer.
C’est là que la pièce révèle toute sa finesse.
Comment parler d’une période aussi terrible sans rendre le spectacle pesant, sans banaliser l’Histoire, sans la rendre moins grave ? Anthony Michineau a réussi ce pari, entre humour, tendresse et gravité. On rit franchement, on s’attache aux personnages, on se laisse porter par leurs échanges. Et puis, derrière les sourires, quelque chose nous rattrape. On se souvient de ce que l’on sait, de ce qui se joue réellement, et l’émotion nous envahit.
J’ai particulièrement aimé cette façon de nous faire approcher un sujet douloureux par le biais de l’humain. L’humour ne fait pas disparaître la gravité, mais il nous permet de l’appréhender autrement. La mise en scène est élégante, le décor nous plonge naturellement dans cet univers. Rien ne semble superflu.
Nommée quatre fois aux Molières 2025, notamment dans les catégories du meilleur spectacle de théâtre privé, du meilleur auteur pour Anthony Michineau et du meilleur acteur pour Guillaume Bouchède, la pièce a d’ailleurs valu à ce dernier le Molière du meilleur acteur dans le théâtre privé.
Cette reconnaissance ne me surprend pas. Car ce que j’ai aimé dans Les Marchands d’étoiles, c’est justement cette capacité à nous faire passer du rire à l’émotion. À nous faire aimer des personnages imparfaits.
À nous rappeler que, même lorsque l’Histoire révèle ce qu’il y a de plus sombre dans l’humanité, il reste des gestes, des sentiments et des liens qui nous rapprochent.
Je suis sortie de cette pièce avec le sourire, mais aussi avec beaucoup d’émotion. Et c’est peut-être cela, finalement, la réussite d’un beau spectacle : nous divertir, nous toucher, nous faire réfléchir, sans jamais nous dicter ce que nous devons ressentir.
Les Marchands d’étoiles est une pièce profondément humaine, généreuse et juste. Un vrai coup de cœur, et une belle leçon de théâtre : celle qui nous rappelle que la lumière peut encore exister, même au cœur des heures les plus sombres de notre Histoire.





