Hélène Hazera avait 74 ans. On dira qu’elle était journaliste, militante, femme de radio, actrice, immense connaisseuse de la chanson. On rappellera qu’elle fut une pionnière, l’une des premières journalistes ouvertement trans dans une grande rédaction française, qu’elle entra à Libération à la fin des années 1970, qu’elle milita au FHAR, chez les Gazolines puis à Act Up-Paris, qu’elle participa à des combats qui paraissent aujourd’hui évidents à certains mais qui exigeaient alors un courage considérable. Tout cela est vrai. Tout cela mérite d’être raconté. Mais tout cela ne suffit pas à raconter Hélène.
Parce qu’Hélène Hazera n’était pas un curriculum vitae militant.
Elle était une présence.
Elle avait traversé une époque où être soi pouvait coûter très cher. Elle avait connu les regards, les humiliations, la précarité, les années sida, les amis qui disparaissent, les batailles que l’on mène simplement pour avoir le droit d’exister sans demander la permission. Elle aurait pu en sortir amère. Elle en avait plutôt tiré une liberté presque insolente. Une façon de ne plus perdre son temps avec les convenances et les petits arrangements de la respectabilité.
Et surtout, elle avait gardé l’humour.
Cet humour piquant, parfois vachard, parfois tendre, souvent ravageur, qui disait aussi quelque chose de sa manière de résister. Chez Hélène, rire n’était jamais très loin de combattre. Elle pouvait vous envoyer une vacherie magnifique, puis partir dans une conversation passionnée sur une chanteuse morte depuis cinquante ans dont elle connaissait probablement la discographie mieux que la famille de la chanteuse elle-même. Elle avait cette érudition qui n’écrase pas mais qui ouvre des portes. Elle savait. Beaucoup. Énormément. Mais elle savait surtout transmettre.
La chanson était l’un de ses pays.
Sur France Culture, avec Chanson Boum !, elle avait fait de la radio comme elle vivait : sans frontières bien nettes entre le savant et le populaire, entre les vedettes et les oubliés, entre Paris et le reste du monde. Elle aimait les voix, les destins, les chansons qui transportent avec elles un morceau d’existence. Elle pouvait entendre derrière quelques minutes de musique toute une époque, une blessure, un amour perdu, une ville disparue.
Il y avait chez elle quelque chose de profondément précieux : elle se souvenait.
Elle se souvenait des gens que l’époque avait décidé d’oublier. Des artistes effacés des programmes, des chansons qui ne passaient plus à la radio, des militants dont les noms disparaissaient derrière les grandes figures officielles, des morts du sida dont il ne restait parfois qu’une photographie et quelques souvenirs. Hélène savait que la mémoire n’est pas seulement une affaire d’archives. La mémoire est une manière de continuer à faire vivre les absents.
Voilà pourquoi sa disparition fait peut-être si mal.
Parce qu’avec elle disparaît aussi une bibliothèque vivante. Des centaines de souvenirs, d’anecdotes, de noms, de chansons, de nuits parisiennes, de colères et d’éclats de rire. Une certaine France également. Celle des marges qui fabriquaient de la culture avant que la culture ne s’intéresse à elles. Celle où l’on pouvait être journaliste, militante, cinéphile, passionnée de musique, excessive, érudite et parfaitement indisciplinée sans éprouver le besoin de transformer tout cela en « identité de marque ».
Hélène avait vécu plusieurs vies et aucune ne semblait vouloir tenir tranquillement dans la précédente.
Elle avait aussi cette qualité devenue rare : elle n’était pas lisse.
Elle pouvait agacer. Elle pouvait provoquer. Elle pouvait être injuste comme nous le sommes tous parfois. Elle pouvait avoir la dent dure. Mais même ses excès avaient quelque chose de vivant. Hélène ne traversait pas une conversation en laissant derrière elle une température identique. Quelque chose s’était passé.
On pourrait évidemment transformer aujourd’hui Hélène Hazera en icône. Ce serait presque trop facile. Et probablement lui faire une petite injustice supplémentaire. Les icônes finissent accrochées au mur, silencieuses et parfaitement sages. Hélène n’était ni silencieuse ni sage. Il vaut mieux conserver d’elle le mouvement, les contradictions, les éclats de rire, les coups de gueule et cette manière de ne jamais complètement accepter la place qu’on voulait lui assigner.
Quelques mois avant sa mort, le documentaire Hélène Trésore Transnationale de Judith Abitbol était venu raconter cette trajectoire extraordinaire. Le titre avait quelque chose de joyeusement démesuré. Il lui allait bien. Parce qu’il y avait effectivement chez Hélène quelque chose d’un trésor : pas quelque chose que l’on enferme dans un coffre, mais quelque chose que l’on découvre, que l’on transmet et dont on mesure parfois la valeur seulement au moment où l’on risque de le perdre.
Aujourd’hui, beaucoup vont raconter la militante trans. D’autres la journaliste de Libération. D’autres encore la voix de France Culture, l’amoureuse de la chanson, la mémoire de la contre-culture française. Chacun possédera un morceau d’Hélène.
Mais ceux qui l’ont croisée se souviendront probablement d’autre chose.
D’un rire.
D’une phrase.
D’un regard malicieux juste avant une énormité.
De cette manière de raconter les morts comme s’ils allaient pousser la porte dans cinq minutes.
Et c’est peut-être cela, finalement, une vie réussie : laisser dans la mémoire des autres autre chose qu’une liste de dates. Laisser une voix. Une façon de rire. Quelques colères. Des chansons. Des souvenirs que l’on racontera à notre tour en commençant par : « Tu sais ce qu’Hélène avait dit un jour… »
Alors oui, Hélène Hazera va manquer aux luttes trans. Elle va manquer au journalisme. Elle va manquer à la radio, à la chanson, à tous ceux qui considèrent que la culture est beaucoup plus intéressante lorsqu’elle vient des marges plutôt que des salons.
Mais elle va surtout manquer à ce monde parce qu’elle faisait partie de ces êtres qui l’empêchent de devenir complètement ennuyeux.
Depuis hier, il y a une voix en moins. Un rire en moins. Une insolence en moins.
Et dans une époque qui en manque terriblement, ce n’est pas rien.
Salut Hélène. Tu vas terriblement nous manquer. Et quelque part, on espère que là où tu es, quelqu’un vient déjà de dire une connerie suffisamment énorme pour te faire rire.





