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PapyArt, 70 ans, un tricycle et cinquante ans de révolte : l’incroyable histoire du sérigraphe anarchiste de Lyon

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Il est né en 1956, a découvert la sérigraphie militante à 16 ans et n’a jamais vraiment cessé de faire la révolution à sa manière. À Lyon, PapyArt est devenu une figure légendaire de la Croix-Rousse. Avec sa barbe blanche, sa casquette, son humour ravageur et son improbable « tricyclosérigrapheur », cet artiste libertaire transforme les manifestations en ateliers d’impression à ciel ouvert. Portrait d’un homme qui, depuis plus d’un demi-siècle, préfère l’encre aux grands discours, les affiches aux écrans et la liberté aux conventions.

Il arrive avec son tricycle chargé d’encres, de cadres, de matériel d’impression et d’une bonne dose d’insolence. Sur son passage, les regards se retournent. L’homme possède une allure de personnage de cinéma, quelque part entre un vieux pirate, un ouvrier des années 1970 et un professeur Tournesol qui aurait décidé de rejoindre la révolution. Sa barbe blanche, sa veste de travail couverte de taches et son regard malicieux lui donnent une présence immédiatement reconnaissable. Mais derrière ce personnage pittoresque se cache une histoire autrement plus intéressante : celle d’un militant lyonnais qui a consacré sa vie à faire de l’art un instrument d’expression populaire.

Son nom d’artiste est PapyArt, parfois écrit Papy@rt. Né à Lyon en 1956, il fête ses 70 ans en 2026. Son véritable patronyme reste volontairement discret. Dans le dossier de presse du festival Peinture Fraîche, qui lui consacrait une présentation en 2022, les organisateurs précisaient même avec humour que son nom à l’état civil était tenu secret. Une manière assez cohérente, finalement, pour un homme qui préfère manifestement être reconnu pour ce qu’il fabrique plutôt que pour ce qu’il représente.

L’histoire commence au début des années 1970. PapyArt a 16 ans lorsqu’il découvre la sérigraphie dans les mouvements lycéens lyonnais. L’époque est encore profondément marquée par Mai 68, les luttes ouvrières, les mobilisations étudiantes et l’effervescence des mouvements libertaires. La politique s’affiche sur les murs, se distribue sous forme de tracts et se discute dans les ateliers collectifs. Pour le jeune Lyonnais, la sérigraphie devient rapidement bien davantage qu’une technique d’impression : un moyen de participer aux combats de son époque.

Il rejoint le comité populaire de la Croix-Rousse, où il pratique la sérigraphie jusqu’à la fermeture de cette structure en 1978. Il participe également à la création des Impressions sociales alternatives, un atelier installé sur les pentes de la Croix-Rousse, dans lequel il contribue à former de nouveaux sérigraphes. Ces éléments de son parcours sont notamment documentés par l’université Jean Moulin Lyon 3, qui lui a consacré une présentation à l’occasion de l’exposition de l’une de ses œuvres.

Pour comprendre PapyArt, il faut comprendre la Croix-Rousse. Ce quartier lyonnais possède une histoire sociale et politique particulière. Ancien territoire des canuts, ces ouvriers de la soie qui se soulevèrent au XIXe siècle contre leurs conditions de travail, il a conservé une tradition de contestation, de solidarité et d’expérimentation collective. Ses pentes, ses escaliers, ses ateliers et ses immeubles anciens ont longtemps abrité une population d’artistes, d’ouvriers, de militants et d’esprits indépendants.

PapyArt appartient à cette histoire. En 1977, il participe à la naissance du Collectif utilitaire lyonnais, association libertaire implantée au 44, rue Burdeau. C’est là qu’il installe son atelier. Plus de quarante ans après, la presse locale le présente toujours comme une figure incontournable de ce quartier dont il a accompagné les transformations. Le lieu n’est pas simplement un espace de production artistique : il participe d’une culture collective où l’on partage des techniques, des idées et des engagements.

La sérigraphie possède justement cette qualité extraordinaire : elle permet de produire des images avec relativement peu de moyens. Le principe consiste à faire passer de l’encre à travers les parties perméables d’un écran tendu sur un cadre. À l’aide d’une raclette, l’imprimeur dépose l’encre sur un support, qu’il s’agisse de papier, de tissu, de carton ou d’autres matériaux. Une fois le cadre préparé, le même motif peut être reproduit en plusieurs exemplaires.

Cette technique a joué un rôle considérable dans l’histoire des mouvements sociaux. Les affiches de Mai 68, notamment celles produites dans les ateliers populaires, ont contribué à donner une identité visuelle à la contestation. À une époque où Internet n’existait pas, une affiche bien placée pouvait devenir un véritable média politique.

PapyArt a conservé cette conception de l’image. Chez lui, le slogan constitue une matière première artistique. Il détourne les mots, invente des calembours, transforme l’actualité en images et utilise l’humour pour rendre ses messages plus percutants. Depuis les années 2000, il multiplie notamment les impressions sur tee-shirts et sacs en tissu, tout en poursuivant sa production d’affiches politiques. L’université Lyon 3 cite parmi ses créations un jeu de mots révélateur de son esprit : « Manif pour toast ».

Son travail ne se limite d’ailleurs pas à une opposition politique abstraite. Il s’intéresse à la vie de son quartier, à l’urbanisme, aux luttes sociales, à l’environnement et aux événements qui traversent la société. En 2019, il réalise notamment une sérigraphie représentant l’ancien maire de Lyon Gérard Collomb en punk, à l’approche des élections municipales. Une façon de rappeler que la caricature politique peut aussi s’imprimer sur un support artisanal.

Mais l’invention la plus spectaculaire de PapyArt reste incontestablement son atelier ambulant. Son fameux « tricyclosérigrapheur » est un vélo à trois roues transformé en véritable petite imprimerie mobile. Il transporte les éléments nécessaires à la réalisation de sérigraphies et permet à l’artiste d’intervenir directement dans l’espace public.

L’engin ressemble à une machine improbable sortie d’un atelier de bricolage anarchiste. Pourtant, son fonctionnement répond à une logique parfaitement sérieuse : rendre la sérigraphie accessible partout, sans dépendre d’une installation permanente. Avec lui, PapyArt peut participer à une manifestation, installer un atelier sur un marché, intervenir dans un festival ou initier des passants aux techniques d’impression.

Ce tricycle n’est d’ailleurs pas sa première invention mobile. L’artiste a également utilisé un « Séri-Solex 3800 », adaptation du célèbre cyclomoteur français à ses activités d’impression. Sur son blog, il présente cette machine avec un humour de mécanicien révolutionnaire, comme un appareil destiné à intervenir rapidement sur tous les fronts de l’impression. PapyArt Serigraphie
Le tricyclosérigrapheur représente une évolution particulièrement ingénieuse de cette idée. Plus besoin de moteur : l’artiste transporte son atelier à la force des jambes. Il peut s’arrêter, installer son matériel et produire des images devant le public. L’impression devient alors un spectacle, mais aussi un moment d’apprentissage et de rencontre.

En avril 2024, lors de la douzième édition de l’événement lyonnais « Place à la Sérigraphie », PapyArt présentait son tricycle et réalisait des démonstrations d’impression. Le public pouvait observer le passage de la raclette sur le cadre, puis découvrir le résultat. L’artiste organisait également des balades urbaines consacrées à l’histoire des affiches sérigraphiées dans les rues de la Croix-Rousse.

Car PapyArt n’est pas seulement un créateur d’images. C’est aussi un passeur de savoir-faire. Il a animé des ateliers au Musée de l’imprimerie et de la communication graphique de Lyon, dans des universités, des établissements scolaires et des manifestations culturelles. Il intervient notamment auprès d’enfants et d’étudiants pour leur montrer qu’il est possible de concevoir et de fabriquer soi-même une image.

Cette dimension pédagogique constitue probablement l’un des aspects les plus importants de son parcours. Dans un monde où la création graphique passe presque systématiquement par des logiciels et des interfaces numériques, il rappelle qu’une image peut aussi naître d’un geste physique, d’un écran, d’une raclette et d’un peu d’encre.

Son blog témoigne de cette activité foisonnante. On y découvre des ateliers de sérigraphie pour des élèves de CM2, des animations aux Subsistances à Lyon, des participations au festival Peinture Fraîche, des impressions sur des vêtements récupérés et des balades consacrées à l’histoire militante des affiches lyonnaises. Il y revendique également une démarche d’éducation populaire, dans laquelle chacun peut devenir acteur de la création plutôt que simple consommateur d’images.

En 2022, le festival Peinture Fraîche le présentait comme un artiste ayant consacré sa vie militante à donner une visibilité aux luttes. Cette reconnaissance institutionnelle pourrait sembler paradoxale pour un créateur aussi attaché à la contestation et aux initiatives indépendantes. Mais elle montre surtout que son travail dépasse largement le folklore local. PapyArt appartient à une histoire artistique où la frontière entre création, engagement politique et intervention sociale devient volontairement floue.

Son œuvre a également trouvé sa place à l’université Jean Moulin Lyon 3. La bibliothèque universitaire de la Manufacture a présenté une création intitulée « Défense d’afficher : murs blancs, peuple muet », réalisée lors de la sixième Biennale Hors Normes, en janvier 2016. Le titre résume presque à lui seul une philosophie : lorsqu’on interdit aux citoyens d’occuper visuellement l’espace public, on limite aussi leur capacité à s’exprimer.

Il y a, dans cette formule, une conception très politique du mur. Pour certains, un mur doit rester propre, neutre, silencieux. Pour d’autres, il constitue un support d’expression collective, un endroit où les colères, les espoirs et les revendications peuvent devenir visibles. PapyArt appartient clairement à cette seconde tradition.

Mais il serait réducteur de ne voir en lui qu’un militant sérieux, prisonnier de ses convictions. L’humour occupe une place centrale dans sa démarche. En juillet 2024, interrogé par Le Progrès, il déclarait : « Je caricature le sérieux du monde de l’art. » Une phrase qui explique beaucoup de choses. Derrière ses jeux de mots, ses machines bricolées et ses affiches décalées, il y a aussi une critique de la manière dont le monde artistique se prend parfois terriblement au sérieux. Le Progrès
PapyArt semble appartenir à une catégorie d’artistes qui préfèrent provoquer un sourire dans la rue plutôt que rechercher à tout prix la consécration des galeries. Cela ne signifie pas que son travail soit dépourvu d’ambition artistique. Au contraire, il possède une cohérence esthétique et politique construite sur plusieurs décennies.

Son utilisation des affiches, du détournement et de l’espace public peut notamment être rapprochée de certaines démarches du Nouveau Réalisme, mouvement auquel l’université Lyon 3 fait référence dans sa présentation de l’artiste. On pense aux affichistes, à Jacques Villeglé et à cette manière de considérer les murs de la ville comme un territoire artistique à part entière.

Aujourd’hui, PapyArt poursuit ses interventions avec une énergie qui semble défier les années. Une vidéo diffusée sur Instagram le montre notamment en route vers une manifestation place Bellecour, son tricyclosérigrapheur chargé de matériel, un drapeau syndical déployé derrière lui. La scène possède quelque chose d’irrésistible : un homme de 70 ans qui transporte son imprimerie à vélo pour aller fabriquer des affiches au milieu d’un rassemblement.

Il ne se contente pas de manifester. Il apporte un outil de production à la manifestation. Il ne se contente pas de défendre la liberté d’expression. Il transporte physiquement les moyens de l’exercer.

Cette distinction est essentielle.
À l’heure où les débats politiques se résument trop souvent à des affrontements sur les réseaux sociaux, où les images sont générées en quelques secondes par intelligence artificielle et où les messages militants circulent principalement sur des plateformes appartenant à de gigantesques entreprises privées, PapyArt représente une autre manière de communiquer.
Une manière lente, matérielle, imparfaite, mais profondément humaine.

Ses affiches peuvent se froisser, ses encres peuvent baver, ses tee-shirts peuvent se décolorer. Rien n’est parfaitement calibré. Mais chaque impression porte la trace d’un geste, d’une rencontre et d’un moment particulier.

Et c’est peut-être là que réside la véritable modernité de cet artiste qui utilise des techniques anciennes. Il ne cherche pas à concurrencer les nouvelles technologies. Il démontre simplement qu’elles ne constituent pas l’unique horizon possible de la création.
Il faut également souligner la dimension écologique de son travail. Le recours au vélo, la personnalisation de vêtements déjà existants et l’utilisation de supports récupérés participent d’une logique de réemploi. Lors d’une animation proposée par le Musée de l’imprimerie dans le cadre du festival Entre Rhône et Saône, PapyArt invitait notamment les participants à transformer leurs anciens tee-shirts grâce à la sérigraphie.

Cette démarche ne fait pas de lui un théoricien de la décroissance, mais elle montre qu’il est possible d’associer création, récupération et mobilité légère sans transformer chaque initiative en discours publicitaire.

Au fond, PapyArt est un personnage précieux parce qu’il échappe aux classifications habituelles. Est-il artiste, artisan, militant, imprimeur, pédagogue, caricaturiste ou inventeur ? Il est probablement un peu tout cela.

Et surtout, il appartient à cette génération qui a connu les grandes utopies collectives des années 1970 et qui continue, plus d’un demi-siècle plus tard, à en faire vivre quelque chose de concret.
Son engagement n’a pas besoin de grandes déclarations. Il tient dans un atelier de la Croix-Rousse, quelques cadres de sérigraphie, des affiches aux slogans insolents et un tricycle qui traverse Lyon.
On pourrait sourire devant ce drôle de bonhomme et sa machine improbable. Ce serait oublier qu’il a traversé cinquante ans d’histoire sociale et politique sans renoncer à fabriquer ses propres images.

À 70 ans, PapyArt n’a manifestement pas choisi de ranger ses encres et ses outils. Il continue de pédaler, d’imprimer, de transmettre et de provoquer.
Et dans une époque où tant de gens parlent de révolution derrière un écran, voir un homme transporter une imprimerie entière à vélo pour rejoindre une manifestation possède quelque chose de merveilleusement subversif.

Il ne changera peut-être pas le monde avec son tricycle. Mais il nous rappelle qu’il est encore possible de refuser de le regarder tourner sans rien faire.
Et cela, cinquante ans après ses premières affiches militantes, constitue déjà une belle fidélité à soi-même.

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