Yanowski : La Passe interdite » nous ouvre les frontières du théâtre musical !
Yanowski quelle découverte ! Cet artiste multipiste déploie ses talents et nous présente « La Passe interdite ». Œuvre particulièrement singulière sur des airs argentins et Yiddishs il défrise l’univers de la chanson par un répertoire pour le moins personnel qui ne peut nous laisser indifférents. Tant la médiocrité actuelle nous plombe les oreilles. Raison de plus pour s’enticher de ce personnage hors du commun, l’entendre sur scène ou chez soi et y prendre un grand plaisir à se mouvoir dans son talent. C’est toute la joie vivre que je vous souhaite.
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Yanowski porte en lui un je ne sais pas quoi d’un personnage ayant frayé dans le quartier des Granges berlinois, juste avant la grande boucherie de 14 / 18. Même que le Bartos très sensible à cette atmosphère d’avant-guerre de ce village inclus dans la cité phare européenne, y a dressé un portrait chaleureux dans son roman « Dagmar » où le Berlin cosmopolite y côtoyait les juifs errants du Yiddish Land et les prostituées du pavé des arrières cours. Mais aussi la bohème des arts et des lettres (au vrai sens du terme) du mouvement expressionniste, dont en particulier le peintre Ernst Ludwig Kirchner. Héros malgré lui qui va découvrir Dagmar la jeune femme en fugue de sa condition d’oppressée. Son fameux modèle aux cheveux rouges et future déesse de la nuit, suceuse de sang écarlate, qui va s’illustrer en tant qu’ennemie public numéro 1. Ambiance saignante !
Yanowski ressemble au visage de Béjart et se meut jeux d’ombres dans des chorégraphies textuelles et musicales. Bien loin des clichés éculés des musiques de châtrés échappés d’un simple clavier sans âme. Lui renoue avec la virtuosité du violon de Hugues Borsarello, le piano si vivant de Samuel Parent et aux scansions de la contrebasse d’Antoine Rozenbaum, sur des arrangements musicaux de Gustavo Beytelmann collaborateur d’Astor Piazzolla et Gotan Project) pour son album « La Passe interdite ».
Déjà quinze piges que Yanowski écume les scènes en joyeuses compagnies. Passeur de frontière, les fuseaux horaires ne lui évoquent aucune peur. C’est à la suite de la rencontre déterminante à New York de Fred Parker qui tinte déjà bon le jazz d’un autre homonyme, qu’ils fondent ensemble de retour à Paname « Le Cirque des Mirages ». Ils enchaînent les tournées à en avoir le tournis sur les routes de l’hexagone, à l’étranger et les grandes scènes accueillantes.
Enfant de la balle, il est tombé dans la potion du spectacle vivant dès ses sept ans par l’apprentissage du piano. A huit ans, il écrit déjà ses premiers contes et poèmes et petites pièces pour piano. Ado, il entre au « Collège des enfants du Spectacle » et côtoie le milieu cosmopolite des arts en scène dans la ville où coule la Seine.
Les voyages forment la jeunesse, idem pour lui, du Mexique au Guatemala, il séjourne.
Les barrières de la langue, ce n’est pas pour lui. L’esprit libre, il a de qui tenir, pardi ! Sa mère, fille de réfugié politique espagnole, ancien membre de la CNT (syndicat anarchiste majoritaire durant la révolution espagnole), se meut dans le milieu du flamenco. Son père est comédien et chante dans les cabarets.
C’est tout naturellement que Yanowski travaille ses dons et qu’il ouvre tous ses champs et chants à l’ode littéraire dans l’écriture de spectacles hétéroclites pour les petits et les grands. Il propose des textes pour Annick Cirazuk, excusez du peu. Elle, si portée vers les poètes qui défrisent, de Prévert à Vian, s’enflamme pour lui. Autre grande dame de la chanson dont j’ai déjà parlé avec enthousiasme. Il met en scène le tour de chant d’Agnès Bihl.

En 2014, il explore sur scène le présent album : « La passe interdite » à Gaveau, avant de nous l’offrir en CD en 2016. Ses raisons : « C’est le public qui la charge (la chanson) de ses émotions. Donc, pour pouvoir l’amener dans un disque, je voulais qu’elle soit chargée des émotions du public ».
Avant lui le fou chantant avait révolutionné la chanson par ses textes très swings. Dans une interview récente, Yanowski annonce la couleur de son écriture : « J’aime profondément la littérature, elle est source de vie ». A l’entendre, à lire ses chansons dans le texte, je compatis totalement avec lui.
Sur scène il a la présence d’esprit du comédien textuel, à la manière d’un Jean-Roger Caussimon dégingandé et révolté. Il a la soûlographie moins gaie qu’un Nougaro sous les balcons de Marie-Christine dans « Je suis soûl », certes ! Il se rattrape dans l’humour d’une « Chevauchée » de l’amant éconduit par la belle au semblant d’étreinte toujours pressée : « Arrête toi un peu / Ralentis si tu veux que je calme le spasme / Et c’est là dans l’ébat / Que remontant tes bas tu me dis outrancière / Mon Dieu il se fait tard / Merci pour le caviar / Je rentre chez ma mère » !
Rien ne l’arrête. Vous trouverez forcément des chansons aux accents de l’Europe de l’Est qui friseront le tango argentin dans son album.
Mais aussi trois histoires mises en musique. Et c’est là qu’il excelle à mon sens. Ca pourrait être des nouvelles littéraires tant la palpitation des mots et de son interprétation nous tiennent en éveil jusqu’à la dernière ligne de ses vers ou à l’aune de sa prose.
« La poupée mécanique » m’a évoqué la poupée de l’artiste expressionniste Kokoschka. « J’ai rapporté ma poupée de Prague / Dans le salon de mes nuitées / Voilà six mois que la lune divague / Sur mon immortelle beauté » que j’en suis restée baba très cool ! MERCI, quel délice !
J’adore encore le peintre dans la dèche dans « L’homme au miroir », qui veut briller sous une redingote qu’il dégotte à l’arraché. Quitte à vendre son âme au diable pour triompher de l’amour d’une comtesse à la manière d’un Faust d’opérette. On navigue à l’œil et pour notre plus grand bonheur dans l’univers fantastique d’un Nicolas Gogol et ses bonnes nouvelles de Saint Pétersbourg.
Mais c’est toujours l’unique Yanowski qui œuvre. Il clôt son album par « La Passe interdite » dans un tango ravageur.
Il y a aussi dans tout cet album une exaltation des sentiments qui peut mener de vie à trépas dans un gargouillement à l’estomac. Il nous entraine dans ce qu’on aurait pu penser les deux extrémités de la musique entre l’Argentine et l’univers Yiddish, si contrasté et si riche de leurs propres répertoires.
Yanowski s’en explique : « Ils se rejoignent dans la source inépuisable de la passion amoureuse, et de sa démesure. Il y a quelque chose de démesuré dans ces deux traditions. Quand on aime en Argentine, on aime avec une mélancolie et une métaphysique profondes. Quand on aime dans les Pays de l’Est, on aime jusqu’à ce suicider pour la personne qu’on aime. On ne fait pas les choses à moitié. Les Russes sont des Latins et les Latins sont des Slaves. Ce sont des sentiments portés à l’extrême ».

Yanowski me fait d’autant plus vibrer qu’il se réclame d’une chanson qui frôle avec l’expressionnisme. « La chanson aujourd’hui est une photocopie du réel. Moi, je suis dans l’extrapolation, dans l’expressionnisme, dans l’imaginaire et la démesure ».
Invitation au voyage et embarquement immédiat pour un album de très grande qualité serti de musiciens aguerris à la partoche pas du tout fastoche et d’un comédien à la parole et aux gestes dont l’âme transparait dans ses tripes.
J’ai rarement entendu depuis Léo Ferré, un tel faste tant musical que dans l’enchevêtrement des mots et des univers d’une si riche singularité actuellement, qu’il faut l’encourager et soutenir dans toute son œuvre présente et à venir pour le plus grand plaisir des petits et des grands.
Un grand merci Yanowski pour le plaisir que j’ai éprouvé à t’entendre et découvrir ton univers. La Singette qui en jette te salue bien et vous enjoins à votre tour, si le cœur vous en dit, d’aller à sa rencontre.
Pour les parigots (les veinards), Yanowski épousera les planches avec ses musiciens au Café de la Danse le 4 avril 2016.
Yanowski : La Passe Interdite, sortie depuis le 15 février 2016 dans les bacs, chez Arties records
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* Les extraits de l’interview de Yanowski proviennent du site musisphère : http://www.musisphere.com/interview-167-Yanowski.html
